Il pourrait bien pleuvoir

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– Dépêche–toi de rentrer Paul !

– Pourquoi ?

– Il pourrait bien pleuvoir.

– Qu’est-ce que tu en sais ?

– Regarde tous ces nuages noirs qui arrivent et puis ils l’ont dit à la météo.

– Ça m’est bien égal, tu ne pourrais pas me laisser tranquille !

– Si je dis ça, c’est pour ton bien.

Qu’est ce qu’elle me raconte encore ? Elle est toujours derrière mes basques avec des «Fais pas ci, fais pas ça» ou «Fais comme ci, fais comme ça» et jamais de «Fais comme tu veux». Et si j’ai envie de rester sous la pluie pour attraper un rhume ou une pneumonie, ça me regarde, non ?

La vérité c’est qu’elle a peur que je salisse son pavé avec mes pas mouillés et mon ciré qui va s’égoutter partout. La vérité c’est qu’elle n’en a rien à fiche de moi. C’est pipeau ses histoires de vouloir ma bonne santé. Ça dure depuis quarante ans et je n’en peux plus. Quand on s’est mariés, elle était timide. On a dû me l’échanger contre cette mégère qui me harcèle. Où est passée ma tendre et douce Ursula ? Envolée, disparue, évaporée ? Dans ma tête tout mijote : les bonnes idées et les méchantes. En gros, j’ai envie de me débarrasser d’elle et d’élaborer un plan pour qu’on ne me croit pas coupable.

Il ne faut pas laisser de traces, c’est le plus difficile. Des mobiles, je n’en ai aucun, je lui obéis comme un toutou. En plus c’est moi qui ai amassé le magot qui roupille à la banque, c’est moi qui ai souscrit une assurance sur ma vie, pas elle ! l’alibi c’est que je vais passer la journée chez mon frère Louis pour aller chercher du bois. Comme il a un peu perdu la boule, il suffit de lui mettre les points sur les i et de lui enlever les barres des t. Il sera l’heure que je lui dirai qu’il sera quand j’arriverai chez lui et quand je repartirai. Il n’y verra que du feu. En route, je prendrai de l’essence, je mangerai peut-être un bon pot au feu à cinquante kilomètres d’ici. Je garderai les factures. J’irai peut-être aussi chez le docteur Armand pour me plaindre de ma toux et lui vanter les mérites de ma brave Ursula qui prend si bien soin de moi. Pendant ce temps elle se fera trucider par un malfaiteur de passage. Il me reste à régler tous ces détails. Et alors à moi la belle vie, les plats surgelés, les pieds sur la table, la cigarette quand je veux et je danserai sous la pluie, ah oui !

Et les traces me direz-vous ? Des gants bien sûr et j’attends le jour béni où elle affirmera qu’il pourrait bien neiger. En attendant, elle n’a peut-être pas tort, je vais rentrer et on va prendre le thé… Assez rêvé !

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Le fleuve

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Le plus simple avec l’amour, c’est de ne pas trop comprendre ce que c’est. C’est pourquoi, en rentrant ce soir, elle dépose sa tête sur le meuble de l’entrée à côté de ses clés. Elle enfile son pyjama de soie. Elle s’allonge sur le canapé bleu, elle en caresse le tissu sans gourmandise et sans façons. Elle ne sent pas la douceur de l’air. Sans fermer les yeux qu’elle a abandonnés à son visage, elle s’endort sans heurts, sans prise de tête et sans rêve.

Demain, elle constatera que nul pli n’aura altéré ses traits. Elle passera sûrement les doigts dans ses cheveux pour les regonfler un peu et puis elle ira se promener avec son histoire.

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C’est ainsi qu’on la retrouve de bon matin, marchant le long du fleuve à qui elle confie ses pensées :

« Toi tu es bien tranquille, tu te la coules douce. De temps en temps tu t’assèches comme je sèche mes larmes. Tiens je n’ai pas pris mon mouchoir, où avais-je la tête ?

Toi fleuve, tu ne tombes pas amoureux, tu en as de la chance. En même temps tu ne connais pas l’ivresse, c’est dommage.

Je peux te poser une question, fleuve ? Ai-je bien fait de le quitter ? Tu ne me réponds pas, tu as bien raison. La raison n’est pas l’amour parce qu’avec raison tu peux dire non à tous les boniments. Par contre quand tu aimes, tu ronronnes bêtement aux moindres mots tendres.

Peut-être que je me trompe, peut-être que tu pleures. Je dis ça à cause de toute cette eau qui court à la mer, à l’amer aussi, va savoir ! Tu le fais discrètement. On ne se rend compte de rien.

On te trouve beau, on se baigne dans ton sillage, on y pêche des gardons et ce n’est pas péché. On te salit aussi. Comment peux-tu supporter tous ces déchets qu’on te jette à la face comme des injures ? On dit t’aimer et on ne prend pas soin de toi. On peut même se montrer très distant et s’en foutre de ce que tu traverses.

Dis-moi, est-ce que je l’aime, est-ce que je ne l’aime plus ? On pèse tout sur les plateaux, les bons et les mauvais moments. C’est cliché ou bateau.

Tiens, il y a une barque abandonnée, est-ce que ça la rend triste ? Est-ce que la personne qui a fait ça culpabilise ?

Mon pauvre fleuve, ne puis-je me promener tranquillement sans t’envahir de tous mes mots et de tous mes maux !

J’ai hâte de me débarrasser de cette tête trop lourde, vite rentrons. »

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L’étang

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Extraordinaire ou pas, voici l’histoire d’Olivier Mangepain né en 1869. Ses parents avaient été juste assez riches pour lui offrir d’humbles études de lettres. Leur décès, à l’automne 1889 avait mis fin à ce luxe estudiantin dont il jouissait, moyennant de menus travaux dans une imprimerie. Son esprit romanesque voulait qu’il devienne écrivain et dans ce milieu où il exerçait de modestes et gentils talents auprès de l’imprimeur, on eut pitié de lui.

Il fut alors recueilli par la baronne de Montrésor. C’était une femme âgée, veuve acariâtre et mécène au cœur de pierre qui aimait les jeunes gens. Il ne se sentait pas à l’aise dans cette maison où l’œil puissant et inquisiteur de la baronne le suivait partout. Il s’enfermait dans sa chambre mansardée sous le toit de l’imposante demeure. La petite bonne Victoire s’annonçait à sa porte dans un langage codé pour lui apporter ses repas car la veuve avait tenté, à maintes reprises, de faire irruption dans son intimité. Pour s’isoler et se protéger, il prétextait la migraine ou le jaillissement magique de l’écriture dont il ne fallait pas taire le flot.

Le pauvre garçon se sentait prisonnier dans cette cage dorée. Il craignait la colère et l’impatience de sa tortionnaire. Il avait voulu fuir mais sans un sou, cela lui avait semblé aussi dangereux que les foudres de cette dernière. Au moins avait-il le couvert, une chambre aux draps frais, des vêtements propres et des sels délicieusement parfumés. Pour aller au bain, d’ailleurs, ce n’était pas chose aisée ; il fallait attendre le signal de Victoire qui signifiait que la baronne avait été emportée par ses vapeurs d’opium dans un sommeil de plomb.

Olivier, dans ce luxe carcéral, enfermé dans sa chambre et en lui-même, rêvait de liberté. Il regardait souvent à la fenêtre le spectacle d’une campagne flanquée d’un bois ardent. Certains jours il apercevait Victoire et Lune, la lingère. Elles devenaient deux taches de lumière qui se mouvaient dans l’herbe. Leur maîtresse avait dû leur donner ces robes usagées qu’elles revêtaient les jours de congé. Les dames blanches couraient parfois vers le bois. Il les imaginait alors jouant avec les branches et se baignant dans l’étang.

Il rêvait aussi à l’amour, un amour pur et romantique ! Victoire était très jolie mais Lune l’intriguait. Il ne l’avait jamais vue de près comme il n’avait jamais vu l’astre non plus. Son prénom lui semblait un excellent présage.

Dans son cahier, il déversait des poèmes longs et ténébreux ou tendres et lumineux. Il était souvent distrait par ses pensées. Je suis dans la lune se disait-il et ça le faisait sourire… ou pleurer.

Victoire devint sa triste confidente. Victoire qui voulait le rendre heureux, qui le rassurait en lui contant que Lune viendrait dès son retour d’Angleterre où la baronne l’avait envoyée. Un pieux mensonge. En fait la lingère s’était amourachée du palefrenier. Victoire aimait Olivier depuis le jour de son arrivée. La petite bonne tomba gravement malade… Le chagrin et la phtisie conjugués.

Elle ne venait plus gratter à sa porte, elle ne venait plus écouter ses poèmes. Elle se mourait. Lune l’avait remplacée pour le servir, une lune qui lui parût bien fade, une Lune qui lui révéla l’amour de la vibrante Victoire.

Quand elle était partie, il s’était enfoncé dans le bois sombre en implorant les cieux de lui accorder la vie éternelle auprès de la petite bonne. Il s’en était allé noyer son infortune et son chagrin dans les profondeurs de l’étang.

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Le mouchoir

 

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Il est assis sur son mouchoir, au milieu du parc, depuis deux heures. Il a décidé que c’était enfin le jour de regarder le monde et ses canards. C’est un grand lieu tout vert, avec des pâquerettes, du gazon, des bancs, des gens et des pancartes. Là où il est installé c’est écrit qu’il est interdit de marcher. Ça tombe bien puisqu’il est assis. Il ne veut pas avoir les fesses de son pantalon blanc toutes vertes alors il a pris ce petit bout de tissu à carreaux que Solange a glissé dans sa poche. Il l’a posé bien à plat dans l’herbe. Solange c’est sa femme.

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C’est beau, ah ce que c’est beau ici ! Ah comme ça fait plaisir de s’asseoir sur le mouchoir de Solange ! C’est pas un ange mais elle a de bonnes intentions. Il faudrait quand-même que je divorce. Changer les habitudes, c’est bien. C’est comme aller au parc quand on n’y est jamais allé. Tiens, en rentrant, je lui ferai ma proposition. Je m’agenouillerai à ses pieds, je la regarderai sans amour et lui tendrai son mouchoir verdi en lui faisant ma déclaration : Solange, oh Solange, veux-tu me « dépouser » ? C’est marrant ça ! Mais où sont les canards ? Bon il me reste les pâquerettes à « ésépaler » : je t’aime, un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout… Et bin oui Solange, je t’aime plus du tout ! C’est fini entre nous, tralala ! Je commence à me sentir léger, léger. Faudrait que je m’envole pour chercher où sont les canards dans ce parc. Je ferme les yeux… et bin non pas d’envol. On m’a volé, on m’a pris mon p’tit plaisir. C’est Solange ! elle a dû me lancer un sort. Il est quelle heure ? Oh flûte, je devais passer prendre le pain !

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– Et bien c’est à cette heure-ci que tu rentres Albert ?

– Oui ma Solange, il y avait des embouteillages et…

– T’es allé où ?

– Au marché d’Aligre !

– Et t’as pas trouvé de baguette ?

– Y en avait plus mais regarde, j’ai pas perdu le mouchoir.

– Faut te faire soigner Albert, ça va plus du tout, ça fait trois heures que t’es parti !

– Oh ma chérie, pardonne-moi, je ne le ferai plus.

– Tu ne feras plus quoi ? Tu me fais peur là !

– Je ferai le ménage, la cuisine, la vaisselle. Je viderai les poubelles.

– Tu ne feras plus quoi Albert ?

– Oh Solange, ma douce, mon cœur, ne me quitte pas !

– Ouais, va mettre la table, on en reparlera plus tard, le poulet va cramer.

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Samantha

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Louise : Louise a une « Barbie » bien foutue, blonde et longue. Elle a aussi deux sœurs jumelles toujours mal fichues, petites et capricieuses. Elle a appelé sa poupée Samantha. Ses parents ont baptisé les grincheuses, Éve et Line. Ce sont deux harpies qui se crêpent le chignon sans cesse. Louise planque toujours sa pin-up, elle se méfie des deux casse-pieds qui la lorgnent un peu trop. Mais aujourd’hui elle ne sait plus où elle l’a camouflée. Elle retourne tout dans la chambre : le placard, les tiroirs et presque le matelas. Pas de déesse à l’horizon ! Elle poursuit ses recherches dans toute la maison. C’est dans la boîte à ouvrage de sa mère qu’elle trouve une gisante amputée aux cheveux emmêlés qui ressemble de très loin à sa gracieuse Samantha. Vision d’horreur à jamais gravée !

Éve : Éve a deux sœurs. La plus grande, Louise, est gnangnante. Lise, sa jumelle est chiante. Éve n’a pas de « Barbie ». Sa mère a dit qu’elle est trop petite pour posséder un truc pareil. Pour une fois elle s’est bien entendue avec Line. Elles ont décidé d’enlever l’objet convoité à leur débile de sœur Louise !

Line :  Line a une sœur ainée, Louise qui a une « Barbie », ce n’est pas mérité ! Elle a aussi une jumelle, Éve, qu’elle aimerait faire disparaître. Mais aujourd’hui, c’est un jour à marquer d’une croix verte. Toutes les deux ont la même idée : suivre la bécasse Louise pour découvrir où elle a essayé de cacher la poupée de leurs rêves !

Éve et Line : Éve et Line tiennent leur trophée en mains plurielles. Elles tirent chacune sur un bras et rendent la mannequin à jamais atrophiée. Elles la trouvent désormais très moche. La belle les fait même complètement flipper ! Elles parlementent un bon moment pour savoir comment se débarrasser du cadavre et de ses membres. Elles essaient de ne pas crier trop fort pour ne pas alerter la famille. D’un commun accord, rare, elles votent pour la malle à couture. Leur mère ne l’ouvre plus depuis longtemps !

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Attendre et revenir

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-Attendez… Revenez demain !

-Soyez plus précis, je dois attendre ou revenir ou attendre pour revenir demain ou encore attendre je ne sais pas quoi pour que vous finissiez par me dire de revenir ?

-Revenez demain, c’est clair non ?

-Oui, on ne peut plus clair !

Il en a ras le bol de revenir. Et s’il restait assis là parmi ceux qui attendent ? Non, il doit rentrer sinon Félicia va s’inquiéter. Il a pensé à elle car dans la salle il y en a une qui lui ressemble. Entre deux âges et deux sièges occupés, elle tricote.  La pelote de laine est tombée, elle a roulé sous la chaise. Elle ne la ramasse pas, elle pleure. Elle pleure en tricotant ou elle tricote en pleurant ? Il hésite. Ce qui est sûr, c’est qu’elle attend en pleurant. Pourtant est-ce que c’est vraiment ça ? Peut-être qu’il se trompe, sait-on ce que les gens ont dans leur tête quand ils en ont encore une ! Oui, à quoi elle peut bien songer cette pauvre femme ? Et Félicia qui l’attend ! Tout le monde attend dans cette histoire, n’est-ce pas lassant ?

Il en a ras le bol de revenir et pourtant il n’a rien à bouffer dans son assiette. Et Félicia non plus et la tricoteuse pleureuse certainement pas plus. Elle a peut-être une seule boule de laine qu’elle traficote chaque jour comme Pénélope qui défait son ouvrage pour attendre Ulysse.

Il en a ras le bol d’attendre, c’est long comme un jour sans pain ! Ça c’est de l’humour, il lui en reste encore un peu. C’est pas avec une seule boule qu’elle va pouvoir se faire une écharpe et l’hiver va arriver. Le petit gars qui attend dehors lui a dit hier : « Ça va bientôt nous tomber dessus ». La femme entre deux âges se lève et avance au guichet. Elle a abandonné son tricot mais pas ses larmes. Elle a laissé la laine. On peut dire qu’elle a perdu la boule. Pourvu que Félicia ne la perde pas ! Il se demande ce qu’il fait encore là.

Il en a ras le bol de revenir. C’est peut-être pour ça qu’il reste encore un peu, pour avoir l’impression de ne pas revenir de sitôt. Et s’il s’allongeait au sol pour faire la grève de la faim ? C’est nul cette idée, il est déjà à la diète et tout le monde s’en fout ! La pleureuse revient vers la chaise. Elle s’assied sur son tricot, elle sort un mouchoir rabougri de sa poche pour absorber le ruissellement continu qui inonde ses joues. Elle ne pourra pas se moucher, c’est terrible ! Il a envie d’aller vers elle mais pour lui dire quoi ? Et puis le malheur, il en a plein les bottes. Ha s’il en avait de sept lieues, il filerait voir Félicia en un clin d’œil et lui dirait de ne pas s’en faire : il doit repartir aussitôt, il ne doit pas s’absenter trop longtemps, il doit surveiller cette femme. C’est comme s’il se sentait responsable d’elle à force de l’avoir tant regardée. Qu’est-ce qu’il y a d’autre à faire ici, hein, à part attendre, regarder, revenir et pleurer I

Il en a ras le bol de revenir, c’est ce à quoi il pense. La pleureuse qui déverse des torrents de larmes s’est encore levée. Elle passe devant lui sans le voir, ses yeux sont déjà occupés. Elle va aussi passer devant le petit gars qui lui dira qu’il va neiger bientôt. Elle n’a rien pris, juste son mouchoir mais pas son travail. Il n’ose pas toucher à ça, c’est trop sacré ! C’est le dur labeur d’une pauvre femme qui tricote sans tricoter et qui a fini par en perdre la boule !

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