Le lustre

Esther allait finir sa barbe à papa tandis que sa cousine disparaissait sous la chantilly de sa gaufre.
– Che penche que che luchtre va tomber.
– Ne parle pas la bouche pleine, Clémence, c’est impoli.
– Pour toi ché fachile, cha fond dans la bouche.

On les avait laissées pénétrer dans ce lieu à condition de terminer expressément leurs gourmandises avant de franchir la porte principale de la grande salle. Esther avait l’impression que le nuage sucré n’en finissait pas de repousser sur le bâton. Clémence, perdue dans la crème, ne parvenait pas à se régaler. Le magnifique lustre accroché dans la majestueuse entrée du musée lui fichait la trouille. Elle n’osait plus en parler, même la bouche pleine, de peur de provoquer sa chute. Elle le surveillait d’un œil qui peinait à émerger de l’imposante pâtisserie.
– Ton père ne devrait pas tarder à arriver. On va se faire gronder s’il nous trouve ici à nous goinfrer, dit Esther, plus inquiétée par les phénomènes qui se déroulaient que par les éventuelles réprimandes de son oncle.
– Chais pas, tu me barbes avec mon père et ta fachon de parler. Occupe-toi de ta barbe, et, dis-donc, on a l’impréchion qu’elle commenche à te barber auchi ! s’esclaffa Clémence.

Elle rit de ses vilains jeux de mots, éclaboussant de crème blanche, Esther et le marbre étincelant du sol où toutes deux commençaient à s’engluer. En l’espace de ces quelques secondes elle oublia la menace du lustre. Les petites gourmandes ne comprenaient en rien ce scénario qui leur semblait virer au cauchemar. D’habitude les bonbons c’est trop bon. Ça disparaît vite. On en désire toujours plus. Ce n’est pas quelque chose qui revient ou qui repousse sans qu’on en ait envie.

Le père de Clémence leur avait dit d’entrer les premières. Il allait vite les rejoindre. Il les avait laissées au coin de la rue. L’accès du musée était gratuit pour les enfants, elles avaient donc pu s’offrir leurs délices avec l’argent qu’il leur avait remis.

Mais il n’arrivait pas ; gaufre et barbe à papa ne voulaient pas se finir, petites semelles commençaient à se coller au sol et lustre menaçait toujours de tomber, aux yeux de Clémence. Pour Esther, le plus étrange aussi, c’est que le musée paraissait vide. Plus personne à l’entrée pour accueillir d’éventuels visiteurs, qui, à bien y regarder, n’existaient pas. En arrivant elles étaient profondément absorbées par leur dégustation, oublieuses des consignes et interdictions données par leur parent et peu intéressées par les beautés de l’endroit.

Esther réalisait maintenant, et tout à la fois, l’ampleur de leur désobéissance, la belle qualité du marbre froid, l’étincellement du lustre mais aussi l’absence totale de tout autre ornement. Quant aux sensations physiques, inutile de dire qu’elles ajoutaient à ses effroyables constats une touche de terreur. Mais surtout pas un seul mot à Clémence qu’un rien perturbait et puis c’était elle la plus grande ! Il lui arrivait soudain une auréole de sagesse bien lourde à porter. Ses pieds étaient scellés au sol et sa cousine était toute blanche. Elle n’avait jamais remarqué à quel point elle était jolie. En cet instant toutes les émotions se confondaient et son cœur durcissait : plus de peurs ni de désirs, le néant l’absorba.

Aujourd’hui, on peut admirer leurs gracieuses statues se régalant de gaufre et de barbe à papa au musée des arts gourmands sous un lustre bien accroché, mais la visite est payante pour tous.

lbeg5000-ce

Publicités

Auteur : hortenseremington

J'aime regarder, écouter, observer, essayer de comprendre, comprendre, aimer, essayer d'aimer, rêver, respirer, voir, sentir, ressentir ... Je suis comme tout le monde.

1 réflexion sur « Le lustre »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s