La cellule

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Elle avait demandé du papier pour écrire à ses enfants :

Mes tout-petits, mes chéris, je ne sais pas par où commencer. Vous allez me trouver bien vilaine de vous avoir laissés sans nouvelles depuis si longtemps mais les événements ont fait que je n’ai pas pu le réaliser auparavant. Oh, je n’ose pas vous dire que bientôt votre maman ne sera plus. Sachez que je vous aimerai durant l’éternité. On m’a enlevé ma jolie robe, la rose, que vous aimiez tant, et on me fait porter une chasuble informe qui me gratte et m’égratigne tant le tissu est rêche et dur. J’avais la peau si blanche, aujourd’hui elle est bien rouge et saigne par endroits. Mes cheveux sont ternes, emmêlés et ma tête est remplie de poux. Le corps entier me démange, peut-être la galle ? L’eau est si glacée que j’ai d’horribles gerçures. J’ai demandé qu’on enlève le miroir, je me fais si peur. Mais je ne sais pas pourquoi je vous écris toutes ces horreurs, je voudrais tant que vous gardiez de moi un doux souvenir, celui d’une maman belle et insouciante.

Je voulais que vous sachiez que je n’ai rien fait de mal ; j’étais si jeune quand je suis arrivée en France et déjà mariée par procuration à votre papa ; je parlais tout juste la langue et ne comprenais rien à la politique. Je n’y comprends toujours pas grand-chose. Un prêtre est venu me voir, un personnage grossier qui sentait mauvais. Il voulait que je confesse mes pêchés, mais quels pêchés mes enfants ? Il m’est arrivé de mentir, de me moquer des autres ou d’être gourmande mais je dois me creuser la tête pour trouver d’autres vilénies. Oh mes petits, on va me la couper. Non, non ne lisez pas ceci, c’est trop dur pour vous ! Je m’égare. Oui, ce curé-là n’avait pas les manières de mon ami, le cardinal, qui savait dire les prières. Celui-ci ne les connaissait pas tout entières et les abrégeait d’etcétéras. Il paraît que des gens mouraient de faim à notre porte alors que je m’empiffrais de bonnes choses. Si j’avais su qu’ils voulaient du pain, je leur aurais fait porter des brioches ! Je me sens trop jeune pour mourir et déjà vieille, d’être devenue si  laide.

On m’avait acclamée quand j’ai franchi le sol de France, moi, l’Autrichienne, et aujourd’hui on m’appelle Déficit et on me crache à la figure. Qu’ai-je fait pour mériter ce sort ? On m’ a appris à me tenir droite, à danser, à chanter et à broder. On ne m’a pas enseigné que les hommes peuvent être cruels. Oui, j’ai bien perçu des mesquineries à la cour, et, pour nous en échapper, j’ai fait construire notre ferme et aménager notre campagne aux abords du château. J’aimais vous voir courir dans le pré entre le moulin et nos appartements. Vous souvenez-vous de notre Lucette qui vous donnait du bon lait ? C’est toi, ma Sophie, qui l’avait baptisée ainsi. Qu’en ont-ils fait, ces bouchers, de notre Lucette ? Je ne mangeais pas de viande et je vous avais forgés à cette discipline. C’était sujet de querelles avec votre papa, le roi de France qui lui aussi avait bien des défauts, comme cette manie de jouer avec les serrures et les pendules ! Mais enfin on ne décapite pas les gens parce qu’ils aiment les animaux, les clés ou les horloges ! Lucette, oui, qu’est-elle devenue cette belle charolaise, et votre papa dont je n’ai plus de nouvelles, est-il déjà aux cieux ?

Votre maman commence vraiment à perdre la tête. Je ne sais plus depuis combien de temps on m’a enfermée ici. Il paraît que j’ai encore des privilèges, comme celui d’avoir une planche de bois pour dormir. Comme si je pouvais dormir ! Les rats ont dévoré la paille. Je les chasse à coups de sabot. Où sont mes jolis souliers aux nœuds brodés de fils d’or ? Où sont mes tableaux de maîtres ? Il y a juste un affreux crucifix où il me semble être clouée tant je souffre. Je n’entends que des hurlements et des bruits de chaînes. Oh, si mon ami Mozart me voyait ici, et en cet état, il me composerait déjà une oraison funèbre, fidèle à sa folie. Mes enfants, je dois vous laisser, ma chandelle va bientôt s’éteindre. Me donnera t’-on encore du feu ?

Je vous aime, je vous embrasse à tout jamais tant que je puis encore poser mes lèvres sur le papier. Pardonnez à votre maman tous ces épanchements. Puissiez-vous ne jamais lire cette lettre, mes pauvres petits amours …

À cet instant une clé tourne dans la serrure, la porte s’ouvre. « Sœur Marie-Antoinette ?  Ma sœur, m’entendez-vous ? C’est l’heure de votre traitement ! »

 

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Auteur : hortenseremington

J'aime regarder, écouter, observer, essayer de comprendre, comprendre, aimer, essayer d'aimer, rêver, respirer, voir, sentir, ressentir ... Je suis comme tout le monde.

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