Le voleur de mots

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Il me fallait retrouver le voleur et vite ! Il était venu chez moi par une nuit sans lune, et depuis le soleil ne s’était plus levé. Il avait emporté tous les mots qui séduisaient notre astre.

Tous ces trésors, je les consignais chez moi. Les habitants du village me les avaient confiés. Chaque soir, je les couchais sur des papiers de soie. Je leur lisais des histoires et parfois, quelques phrases naissantes s’endormaient paisiblement, à poings fermés.

Tous ces mots étaient doux, tendres, chaleureux et brûlants comme l’amour. Ils étaient les chandelles de nos âmes.

Chaque jour il m’en arrivait de nouveaux pour enrichir notre patrimoine. Nous voulions les protéger pour nous-mêmes et pour nos héritiers. Mon testament en attestait. À chaque instant chacun pouvait les remporter pour une balade, une lettre, une confidence ou un dîner et parfois pour les garder.

Liberté est un mot chéri de tous et nous l’avons perdu. Plus aucune odeur subtile ne parfumera nos narines. Plus aucun son harmonieux n’enchantera nos cœurs. Plus aucune lumière ne guidera nos chemins. Non, il ne le faudrait pas.

Nous avons peur que dans ces ténèbres, des mots de haine remplissent toutes les âmes vides et désespérées. On les avait pourtant enfouis bien profondément dans des jardins inaccessibles.

Depuis ce terrible outrage, chaque soir j’écris le mot Paix dans le creux de ma main. Le malfaiteur reviendra chez moi, mais il ne pourra pas nous le prendre. Il repartira la tête basse.

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Le lion et la neige

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Cette nuit, la neige, drôlesse, a pris la liberté de recouvrir la jungle.

Ce matin, dans le silence de l’aurore blanche, le lion se tait. Que va t’-il raconter à ses ministres, ce roi sans couronne ?

Dans son cerveau glacé, une fable lui vient mais point de morale. Il ira demander conseil à la lionne.

Les femmes ont toujours su inspirer les monarques. Ne serait-ce pas cela la clé de cette histoire ?

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Le portrait

 

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Ses cheveux étaient d’un brun foncé, ses yeux noirs comme l’ébène et ses longs cils de la même couleur.

Au fur et à mesure du temps la palette du peintre se parait de ténèbres, de lueurs blanches ou de feux astraux. Il ne se lassait pas de poser sur son visage de porcelaine les pures nuances de ses joues. Elles se fondaient entre elles comme les roses du crépuscule avec le soleil couchant.

Parfois, fatiguée de poser, elle fermait les yeux. Il y avait alors dans ses paupières quand elles étaient baissées, une puissance d’attraction inévitable qui rendait l’artiste amoureux. Un jour vint où il profita de cet instant pour poser un doux baiser sur ses lèvres, et puis il s’enfuit doucement. L’œuvre était achevée.

Le tableau était destiné au futur époux que sa mère lui avait choisi. Si le peintre avait osé lui parler, avant de l’embrasser, elle aurait pu lui dire qu’elle voulait s’échapper, mais il était venu, comme il était parti, sans un bruit.

Aujourd’hui, assise devant la toile témoin de sa jeunesse envolée et de ces instants partagés, elle compose à loisirs ce qu’aurait pu être sa vie. Elle le fait sans regrets, en rêvassant car elle n’a rien perdu du romantisme qui lui a permis de tout accepter. Elle a gardé ses yeux et ses couleurs d’antan, ainsi que ce portrait qu’elle pose sur son cœur pour danser avec lui. Les années passées l’ont rendue amoureuse à son tour, de ce prince à rebours, qui a immortalisé dans ce tableau, l’amour muet qu’il lui portait.

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La maison au ragoût

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Elle était assise devant la fenêtre ouverte, face au jardin. Elle pensait aux papillons. Il était affalé sur le fauteuil usé du salon. Elle osa :
– Les papillons ont-ils une âme ?
Et voilà, elle recommence, se dit-il. Il soupira :
– Passe-moi plutôt mon journal !

Elle l’agaçait avec ses histoires d’âme. Elle aurait mieux fait de lui préparer un ragoût au lieu de rester là, à gober les mouches. Le ragoût d’agneau, c’était fini depuis qu’elle avait décrété que les moutons avaient une âme. Et elle, est-ce qu’elle en avait une ? Ça faisait un moment qu’il rêvait qu’elle disparaisse. Sans le ragoût de leur jeunesse, la vie n’était rien. Et moi ? Et si j’avais une âme ? Quelle serait la suite ? Pas simple, autant ne plus y penser ! Il se leva sans rien dire, prit son journal et ferma la fenêtre.

 

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C’était lundi, jour de lessive, elle accrochait le linge. Il y avait le vent venant du sud, ça allait sécher vite et bien. Peut-être n’aurait-elle même pas besoin de le repasser. Il fallait aussi faire les confitures, sinon les fruits allaient pourrir, et puis préparer le ragoût que son défunt mari adorait. Paix à son âme, mais bien fait pour lui ! Elle n’avait plus le temps de rêver à la fenêtre depuis son départ. Elle se sentait libre, et vivre, au point d’aller au bal de la Saint-Jean dans sa robe au parfum d’aventure.

C’était lundi, un jour comme les autres, où il ne se passait rien. C’était d’un ennui mortel en enfer ! Son sort avait été décidé par Saint-Jean. Il devait errer dans la maison de son vécu où se mêlaient des odeurs de confiture et de ragoût. La garce ! En ce jour particulier, le Saint eut pitié de lui. Il lui donna la chance de réparer ses erreurs passées. Ce soir, il serait de chair et d’os. Il pourrait la rencontrer à nouveau :
– Si tu réussis à l’enchanter un instant, tu pourras changer de département. Si elle retombe amoureuse, tu pourras même ressusciter.
– Ha non, pitié, revivre avec elle, c‘est pire que l’enfer !
– Réfléchis à ma proposition.

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Le voilà, à présent, assis dans la salle communale, œillet pimpant à la boutonnière. Elle arrive, légère, parfumée par le vent. Oh, mais c’est qu’elle n’est pas mal, la diablesse…  Et l’idée lui vient de la reconquérir.

Tiens, il y a un beau type assis là-bas qui me lorgne, se réjouit la belle. Soudain elle repense à Félix, là-bas au cimetière. Celui-ci paraît bien plus aimable, mais qu’est-ce qu’il lui ressemble !

Le bal terminé, ils repartent tous deux vers la maison au ragoût.

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Le tiroir

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Il m’avait dit : Pendant mon absence, tu peux ouvrir toutes les portes de la maison, tous les placards, toutes les armoires, toutes les boîtes et tous les tiroirs … sauf ceux-ci. Il m’avait alors désigné une jolie commode et il n’en fallut pas plus pour attiser ma curiosité. Je ne l’avais pas questionné car je pensais qu’il me préparait une surprise. Cependant, il avait eu un regard qui m’avait inquiétée ; un regard dur, froid et implacable, qui m’avait définitivement cloué le bec. Il avait aussitôt quitté la maison, sans me dire où il allait, ni pour combien de temps.

Nous étions arrivés le matin-même, dans cette immense demeure de campagne, isolée du monde. J’avais rapidement pu faire la connaissance d’Anne, la cuisinière, qui devait rentrer chez elle. Elle avait terminé son service.

Au lieu de visiter la villa, nous nous étions presque immédiatement installés dans la salle à manger où un repas froid nous attendait. Il paraissait préoccupé, nous avions donc déjeuné en silence. Et puis il était allé cherché son manteau, et m’avait donné ces étranges recommandations.

Nous étions mariés depuis une semaine et revenions d’un séjour à Florence. Lui, si courtois et attentionné lors de notre rencontre, se montrait, de jour en jour, plus énigmatique. Le lieu où nous nous trouvions était paradisiaque et rien n’était trop beau pour moi, ce qui compensait un peu son attitude, que je mettais sur le compte de soucis professionnels.

À présent, je visite la maison de la cave au grenier, poussant toutes les portes pour y découvrir des merveilles. Comme si mes pas m’avaient dirigée vers lui, et sans mon intention, me voici devant le meuble interdit. Et voilà que, poussée par une irrésistible curiosité, ma main en ouvre un casier : Horreur, horreur, horreur ! Vite  je me précipite vers le téléphone pour appeler ma sœur. Elle m’a promis une visite en fin d’après-midi. La ligne est coupée ! Je monte sur la plus haute terrasse mais ne vois rien venir …

Si vous voulez savoir ce que ce tiroir contient, vous seriez peut-être déçus, aussi ne vous dirai-je rien. Il ne vous reste plus qu’à imaginer une fin heureuse pour bien vous endormir.

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