Lili

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Il fait beau, c’est la Saint-Jean. Edmond n’ira pas au bal, même pas pour regarder. Il n’ira plus jamais à la fête d’ailleurs et c’est la vie ! Il est allongé sur le lit et il va bientôt partir rejoindre sa petite sœur Lili.

Il y a quatre-vingt-dix ans de cela, elle était toute petite Lili, et lui pas bien grand, et rien n’était pareil. C’était le temps des conteurs. On s’emballait bien pour sortir dans la neige. On allait chez l’un ou chez l’autre, avec la mère.

Ainsi on se retrouvait tous chez le vieux Paul qui savait lire, et seule Lili était heureuse ; elle l’écoutait avec envie et admiration. Le problème de Paul, qui devenait aussi celui de tous, c’était qu’il ne possédait qu’un seul livre, alors, années après années, chaque hiver il relisait les mêmes chapitres. On connaissait la fin de l’histoire mais Lili était contente et c’était bien la seule ! Et puis après on ressortait dans les nuits glacées, et leur sœur Louise pleurait de froid et de fatigue.

Ce qu’il préférait, c’est quand on allait chez Fernand car Fernand racontait des histoires très particulières. Les hommes avaient décidé que les femmes resteraient à la maison avec les petits et que les garçons pourraient participer à ces veillées dès leurs quatorze ans. C’était en quelque sorte le rituel de passage à l’état d’homme.

Après chaque veillée, il y avait toujours ces longues marches dans la neige, où, transis de froid, ils regagnaient leur logis sans chaleur. Le plus dur, c’était quand on s’était endormis.  Louise s’appuyait contre un mur dans un coin sombre, sûrement pour mieux sombrer dans l’oubli. Lili ne perdait pas une miette des histoires contées au coin du feu.

Chez eux, on l’allumait dans la grande cheminée quand c’était au tour du père de raconter. On appréciait beaucoup de ne pas avoir à ressortir après l’épreuve du récit. Louise pouvait dormir sur le lit des parents dès que les histoires commençaient. Elles relataient souvent des guerres avec leurs cortèges d’estropiés ou de morts. Lili se bouchait un peu les oreilles mais pas vraiment. Les lendemains, Edmond se battait avec les fils Durand qui disaient que leur père parlait de guerres mais qu’il ne les avait pas faites.

Albert, lui, évoquait sa soi-disant jeunesse. Il avait sûrement eu plusieurs vies car à chaque fois, tout était différent. Il y avait aussi les soirées chez Gégène qui était toujours saoul. Il mélangeait tout, on ne comprenait rien mais on rigolait bien. Chez Gustave qui ne buvait pas, on ne comprenait rien non plus et on s’ennuyait ferme.

Si Louise se plaignait toujours de souffrir d’engelures lors du long chemin des retours, Lili serrait sa poupée de chiffon pour se réchauffer. Elle répétait à chaque fois que lorsqu’elle serait grande, elle aussi, elle dirait des histoires. Il la faisait taire en lui expliquant que les filles étaient destinées à élever les enfants, repriser, faire la soupe, la lessive, le ménage, aider les hommes aux champs à la belle saison et préparer les chaufferettes pour les lits en hiver.

Une fois couchée, Lili pleurait dans sa poupée pour étouffer ses sanglots mais il l’entendait quand-même. Par dépit, elle se brûlait les pieds sur la brique posée par la mère. La vie n’était pas facile pour tous mais surtout pour elle qui avait des rêves. Au risque de sa vie, elle inventait des défis de plus en plus fous  pour conjurer le sort :  Si je marche sur la margelle du puit sans tomber, alors moi aussi je pourrai le faire… Et c’était sans fin l’idée de nouveaux jeux dangereux.

 En cette journée de la vibrante Saint-Jean, c’est l’heure de revoir petite Lili qui avait fini par se briser les ailes le jour de ses dix ans. C’était la vie. Edmond va prendre le chemin direct, celui qui mène aux anges. Il a hâte d’aller écouter ses histoires maintenant.

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Un personnage exigeant

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Cette année là, Alban publiait un roman qui ne rencontra aucun succès.

Telle Pénélope attendant Ulysse, il défaisait chaque nuit son ouvrage et le lendemain, exténué, il reprenait son histoire.

Un soir alors qu’il dînait, il eut la désagréable surprise de voir, assis en face de lui, un invité qu’il n’avait pas convié. Le doute sur ses facultés mentales s’installa dans son esprit, la peur aussi.

L’homme lui dit : « vous ne me reconnaissez pas ? je suis Victor, un personnage secondaire de votre quatrième chapitre ». Effectivement, les traits de cette personne lui évoquaient bien ce dénommé insolent. Celui-ci reprit très vite la parole pour lui demander de le rendre plus jeune qu’il ne l’avait décrit. Il souhaitait avoir vingt-deux ans et toute l’expérience qu’il avait déjà acquise.

Le lendemain soir, le pauvre écrivain retrouva ce Victor assis à sa table. Cette fois, il se voulait plus grand et moins insignifiant. Le lendemain encore, il préférait être brun avec un rôle plus important.

Il revint durant des mois, à la même heure avec de plus en plus d’exigences. Toujours insatisfait, il réclamait à chaque fois un nouveau physique, un nouveau caractère et bien sûr, les meilleures places.

Accablé, notre auteur menaça de le faire disparaître. L’autre lui répondit que le meilleur moyen de ne plus le revoir était de se plier à toutes ses volontés. Dans le cas contraire, il reviendrait chez lui pour hanter ses nuits jusqu’à la fin de ses jours.

De fil en aiguille le roman devint insipide. L’éditeur, à son tour réclama, mais en vain, des modifications à l’intrigue. Alban lui confia qu’il tenait à ce récit comme à la prunelle de ses yeux.

Et voilà comment ce livre connut un vrai flop. Seul Victor se délecta à le lire !

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Un marché très spécial

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« Voilà c’est comme d’habitude Thérèse, je t’ai tout mis dans ton panier. »

Grands sourires, échange de politesses et de monnaie et puis au revoir et à la semaine prochaine. Thérèse rentre chez elle à petits pas pressés.

Une fois en sécurité dans son modeste appartement de la rue d’Aligre, elle retire lunettes et perruque puis enlève le masque qui lui échauffe la peau du visage. Elle soupire : « c’est la dernière fois, ce manège m’éreinte. Je prends de plus en plus de risques. » C’est ce qu’elle répète toujours en revenant du marché.

Ce soir, elle a rendez-vous au Fuego sur le quai Saint-Bernard. C’est un joli bateau-cabaret qui reste au port. Elle aimerait bien goûter à l’originalité des lieux mais le stress l’en empêchera sûrement. Le souci est toujours le même : pourvu que tout se passe bien, pourvu que…, pourvu que…

Son plus grand tourment, c’est que petit à petit elle perd de l’assurance. Ses gestes et ses regards furtifs en témoignent.

À la tombée de la nuit elle portera une perruque courte et blanche, un nouveau portrait avec des moustaches et d’épais sourcils broussailleux. Le soulagement, c’est qu’elle ne sera pas enfermée dans cet horrible et ridicule bustier qu’elle n’a toujours pas ôté. Thérèse deviendra Edouard.

Dans le concombre elle trouve un microfilm qui lui indiquera son prochain rôle, sa prochaine mission et où trouver son déguisement. Du plus gros oignon, elle retire celui destiné au patron du Fuego.

Jeudi prochain, Thérèse retrouvera Germaine au marché et un nouveau paquet.

Méfiez-vous des gentilles ménagères qui font leurs courses et des braves marchandes qui vous haranguent en passant pour vanter leur superbe marchandise à bas prix : surtout les concombres et les oignons !

 

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Mémoires d’une pomme

 

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Faudrait que j’écrive mes mémoires : Les Mémoires d’une Pomme. L’idée me plait bien. C’est sûr que personne me lira, les pommes on les bouffe. J’ai des idées loufoques. Ça doit être dû à la vie d’artiste que je mène.

Flûte, j’ai une égratignure : va falloir que je me reprenne en mains. On pourrit vite. Je vais aller, de ce pas, me refaire une santé chez Magritte, on me l’a conseillé. Sur les toiles, entre sujets, on se refile toujours des tuyaux. Je quitte la main d’Éve, celle de Cranash. Dommage, j’étais la vedette et bien placée. C’est pas comme quand j’étais dans l’assiette de Cézanne, je croulais sous les pêches, on  me voyait pas. Éve me fiche un peu la trouille, trop peur que son Adam me croque pour de bon. Il paraîtrait qu’il s’est laissé tenter. Les avis divergent sur la question. En fait, je m’en tape, mais faut pas prendre de risques ! En plus l’égratignure, ça casse mon image de marque.

C’est ça qui est génial dans mon existence, c’est que je peux changer de tableau quand ça me chante.  Je peux aussi changer de siècle, de look, d’espèce, de couleur, d’artistes, surtout quand ils sont périmés, (non, on dit pas périmés, mais plutôt : has been, ou out ?).  Faut trouver les mots justes.

Des mots, j’en connais des tonnes, je parle le vieux français, l’argot, le verlan, le mandarin. Tiens c’est vrai, j’ai fait la connaissance d’une mandarine dans un tableau de Taslitzky.  Elle voulait qu’on reste en contact : très sympa mais à moitié épluchée. Je sais pas ce qu’elle est devenue. C’est comme une autre copine, comment elle s’appelle déjà ? … ? Et bien elle est allée se fourrer chez la Peleuse de pommes de Metzu après un chagrin d’amour. Elle s’était entichée d’un citron grognon, du genre caustique. Moi, je l’avais bien prévenue qu’elle se plantait. Plus jamais eu de nouvelles. Y a des fruits ingrats. Ça doit lui plaire de souffrir pour l’éternité. Une maso !

J’aime bien revoir mes relations et amis, j’en ai pas mal chez les poireaux. Ils ne restent pas beaucoup en place, contrairement aux idées reçues. J’ai été exposée avec eux en Chine. Je m’arrange toujours pour faire les expos : Paris, Londres, New-York, Amsterdam, Tokyo, Sydney… je me tiens informée. Ceux qui étaient ‘out’ (ou éteints dans les musées) reviennent sous les spots. Dis-donc c’est bien dit !  Suis du genre snob quand il faut, et aussi bobo, bohème, tout ce qu’on veut de moi. Et si ça me plaît pas, je vais voir ailleurs ! Je souris. Oui, je parle toutes les langues, même les mortes. Je connais bien les styles, les modes, les guerres aussi. Les humains, c’est un monde à part. Heureusement qu’y en a qui nous peignent car c’est comme ça que je peux sauver ma peau.

Suis installée, immense et verte, dans la Chambre d’Écoute de Magritte. Ça tombe bien, suis curieuse, suis même cultivée. J’en connais des histoires sur l’histoire, me faudrait des siècles pour les raconter, mais ça intéresserait qui les délires d’une pomme ? Une autre pomme peut-être ? À voir. Waouh, j’étouffe ! suis coincée entre quatre murs, c’est inhumain. Faut que je me tire d’ici. Heureusement, pas besoin de prendre les avions, les métros, les calèches et tout le tintouin. Jamais cherché vraiment à comprendre comment ça marche. Ça doit être notre âme qui se pose sur les tableaux ? D’instinct on sait quand un endroit est libre.

Maintenant suis dans le compotier de Picasso. Lui, c’est les femmes qui l’ont inspiré, moi, c’est les ananas qui me séduisent, ils sentent bon mais y en pas dans son plat, y a des poires et elles sont rabat-joie aujourd’hui. L’autre jour, chez Cézanne encore, des raisins m’ont dit : lâche-nous la grappe. Pas très fins ces grains, je les regardais même pas. Trop occupée à contempler une Borowitski, une magnifique russe. Elle bouge jamais : tant pis (peux pas la remplacer) et tant mieux aussi ! J’aime la beauté, la gloire et la paix. Tiens et si je retournais quand-même chez lui me cacher sous ses pêches.Tout compte fait c’est une bonne planque quand on veut dormir…

 

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