Grain de sable

 

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Le grain de sable est entré chez moi puis dans ma vie. Il s’est installé dans les rouages de mon existence au point de faire dérailler mes jours.

Quand j’ai voulu plonger dans l’océan pour noyer mes tourments, il a reconnu sa patrie. Il s’est jeté à l’eau avant moi. Il m’a salué pour me remercier. Je ne l’avais jamais vu. À ce moment-là je me suis senti léger au point de renoncer à couler.

Comment se fait-il qu’une si petite chose ait pu être aussi lourde ? J’ai flotté dans l’écume du temps avant de prendre mon envol et depuis lors je glisse sur les ondes du vent.

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Toute une histoire

 

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Sur les bords du Nil, Toutenlin tricote un plaid pour le pharaon. Toutenlaine arrive, toute en sueur mais parée comme une impératrice :

– Pardonne-moi, je n’ai pas entendu le coq ce matin. C’est la faute de Toutencoton qui a invité Toutenbambou. Ils ont fait la bringue toute la nuit, je n’ai fermé l’œil qu’au départ de la lune. Eux dormiront sûrement jusqu’au coucher du soleil ! Toutencatastrophes ne viendra pas non plus, sa femme, Toutendélicatesse, ne veut pas qu’il sorte. Elle est allée consulter la prêtresse qui ne lui a rien présagé de bon. Elle va veiller sur lui toute la journée. Toutenjoie et Toutenrires ne viendront pas les remplacer, ils doivent nettoyer les alentours de la pyramide de Céleste X avant l’arrivée de Pharaon. Veux-tu que j’aille chercher Toutenvrac et Toutenpleurs ?

-Non surtout pas ! Nous sommes suffisamment en retard pour terminer cet ouvrage. Ramène-nous plutôt Toutencélérité et Toutenfinesse.

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Ricochets

 

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C’est une nuit noire, sans lune, il arrive au bord de l’étang. Un homme vient vers lui :

-Monsieur, pardonnez-moi mais que venez-vous faire ici et à cette heure ?

-Excusez-moi mais je viens pêcher.

-Oh, mais vous ne verrez goutte !

-Laissez-moi, je vous prie, je dois attraper mes rêves !

 

Il est pris pour un fou, sûrement… en tout cas le curieux s’éloigne de lui, et c’est tant mieux sinon il aurait dérangé cette histoire. L’homme n’est plus là. Le voici maintenant seul avec lui-même :

Ne peut-on pas me laisser tranquille ? Il me plaît à moi d’être ici et à cette heure sombre. Oui, c’est quand le jour est parti que je vois le mieux et que je peux alors me souvenir. Je veux revenir au jour de mes dix ans où je lançais des cailloux pour faire des ricochets à cet endroit précis. C’était le jour où j’ai décidé de planter des couleurs là où on les attend le moins, au risque de troubler celles qui existent déjà, et d’avoir perturbé les poissons.

Sous les cailloux lancés depuis mon enfance, et à la surface de cette eau plate, naissaient des partitions. Je me souviens des longs sons vibrant à l’unisson en prune et en turquoise, et des roses qui venaient danser dans ce bal enchanté.

Je vois à présent le soleil d’or, d’ocre et de citron, qui peinait à percer dans un ciel laiteux et moiré de tendres mauves. Le bel astre était fâché qu’on ne lui accorde que des couleurs chaudes. Il voulait du parme, du violet, du bleu et du vert, alors je lui en ai donné. Il m’a aussi demandé de le peindre. Pour me remercier, il m’a permis de pêcher quelques fruits au creux de son reflet perdu dans l’étendue aqueuse et carrée de son portrait.

Les couleurs sentent bon, vous ne le saviez pas ? Si vous fermez les yeux, à l’heure de votre nuit, vous pourrez aussi les goûter, les voir et les caresser. Quand elles prennent vie, il leur vient une âme, il leur vient des mots. Elles peuvent chanter pour illuminer vos jours. Les marrons vous le diront avant de s’éloigner de mon étang pour rejoindre les terres de Sienne ou celles qui ont brûlé… Oui, qu’on me laisse retrouver les charmes colorés de mon enfance !

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Les « Grave »

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Esther est assise dans le jardin, absorbée dans un bouquin. Firmin vient vers elle et lui tapote l’épaule.

–  L’heure est grave Esther mais…

– Quoi ? qu’est-ce qui se passe ?

– Et bien ça fait trois mois que j’ai plus de boulot mais…

– Hein ! mais tous les jours tu pars au travail avec ton attaché-case, ton smartphone, tes écouteurs, tes kleenex, tes pilules pour le foie, tes pastilles pour la toux, tes cachous Lajaunie, tes sandwichs emballés dans du film transparent, tes chips, tes lunettes de près et celles de loin et… mais c’est toi qui est grave Firmin ! T’as fait quoi de ma confiance, de notre alliance, de mon cœur, de mon vélo, de mes sandwichs amoureusement préparés au camembert, au roquefort, au gruyère, au cheddar, à la mimolette, au chèvre, au thon, au poulet, au jambon, aux rillettes, au pâté végétal…

–  Ha ceux-là j’les ai pas bouffés, trop dégueu !

–  Oh tais-toi Firmin, fais pas le malin, t’es grave, trop grave. T’es qu’un sagouin, un vaurien, un crétin, un babouin, un gredin.

Elle éclate en sanglots.

–    Bon t’as fini ? soupire Firmin.

–    Non, j’ai pas fini, gémit-elle. J’ai pas commencé, pas renoncé, pas déserté, pas digéré. Oh j’vais vomir ! Tous mes repas vont y passer : les p’tits pois, les carottes, les haricots verts, les lasagnes, les rognons et même les frites d’avant hier et toutes celles de l’année dernière. Oh Firmin, tu m’as trahie, humiliée, terrassée, croquée, avalée, dégueulée…

–  C’est bon-là, j’peux en placer une ?

–  Non, t’en placeras pas une, pas deux, pas trois, tu placeras rien du tout ! T’iras bouffer à la soupe populaire, dormir derrière les poubelles, te laver dans les caniveaux, pisser dans les coins, dans les prés, dans les champs, dans les bois. T’es grave, voilà c’que t’es. Oh Firmin, pourquoi tu m’as fait ça ?

–  Mais quoi ? dit Firmin.

–  Tu me l’as pas dit !

–  Mais t’as pas vu dans quel état ça t’ met ?

–  C’est ça monsieur Grave, traite-moi d’hystérique, de folle, de dépressive, de dingue, de méchante, d’égoïste, de vicieuse, de paranoïaque, de malade, de peau de vache, de poule aussi. Oui, c’est ça t’as raison ; j’ suis qu’une sale cocotte qui n’aime que les fringues, les godasses, les parfums, les bijoux, les sacs, le caviar, le Veuve Clicquot. Oui tiens, c’est ça que tu fais de moi : une veuve, la veuve Grave. Dégage Firmin, casse-toi, barre-toi, déguerpis, reviens plus, reviens plus tard mais reviens, oh je sais plus.

Elle pleure. Il la serre dans les bras

– C’est bon ? t’as fini-là ? Laisse-moi parler. J’ai trouvé un autre job, j’ai un entretien lundi. C’est juste une formalité. C’est dans la poche.

– Mais t’es plus que grave Firmin, t’es archi, complétement, déplorablement, atrocement, terriblement, absurdement, définitivement grave. T’aurais pu me le dire !

– Bon stop Esther ! Je vais faire un tour.

 

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