Ida

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La petite fille a de grands yeux, peut-être pour mieux comprendre le monde ? Elle ne sait pas trop. Ce qu’elle sait, c’est qu’elle s’appelle Ida. En riant, elle se dit que c’est une drôle d’idée, Ida. Pourtant ses parents sont très sérieux, trop surtout.  Ce qu’elle reproche à sa maman, entre autres choses, bien-sûr, c’est qu’elle veut lui faire couper les cheveux. C’est ennuyeux. Oui, elle lui répète chaque jour qu’elle perd toujours ses barrettes, qu’elle va attraper des poux, que sa coiffure est négligée et qu’une bonne coupe lui ferait du bien.

Le secret d’Ida, hormis qu’elle apprécie les cheveux longs, c’est qu’elle aime trop les bonbons. Ida pense que tout est souvent trop. C’est peut-être à cause de ses grands yeux qu’elle voit tout très gros ? Elle a besoin de ses longs cheveux pour que maman lui achète sans cesse des pinces, des chouchous et des élastiques. Sa mère a très bon goût, elle lui trouve toujours des merveilles qui plaisent à ses copines. Alors elle les troque. En échange de quelques centimes, elle distribue les petits trésors. Sou après sou, elle a obtenu une petite cagnotte. Avec cet argent, elle s’est offert, en cachette,  cinq-cents grammes de bonbons. Ils sont si jolis avec leurs couleurs rouges, jaunes, roses et orangées. Quand elle sera grande, elle sera artiste-peintre. Pour l’instant elle est encore petite mais pas trop. Il y a seulement un mois, elle perdait les ornements de ses cheveux, pour de vrai.

Papa et maman lui interdisent de manger des friandises et on ne lui donne pas d’argent. La boulangerie est à côté de l’école. On lui a expliqué que les bonbons contiennent plein de mauvaises choses chimiques qui abîment les dents,  provoquent des allergies et à long terme, un cancer. Elle a écouté sagement. Il faut écouter les adultes. Elle s’est juste demandé comment des choses si bonnes pouvaient faire tous ces dégâts.

Les jours des anniversaires, elle a le droit d’en manger autant qu’elle veut mais il faut partager. Elle a entendu papa dire que ces gavages ponctuels semblaient judicieux. Le soir de ces journées particulières, maman lui fait boire un dégoûtant breuvage. Les grandes personnes sont bizarres même si elles paraissent raisonnables.  Et puis vient le brossage des dents. Maman met le minuteur et reste là à la surveiller : « Trois minutes ma chérie, ce n’est pas long ». Tu parles, c’est une éternité. Elle insiste : « Allez, frotte bien, en haut, en bas, au fond ».

Aujourd’hui Ida est assise sur les marches de la véranda des voisins. Ils sont partis en vacances. Elle a posé son trophée sur ses genoux. Elle savoure ce moment. Elle admire chaque bonbon au travers du gros paquet transparent. Ses grands yeux deviennent immenses. Elle a compris que dans la vie, il faut savoir contempler. C’est déjà une forme de régal ! Ses sens redoublent de ferveur, son ventre frémit et ses narines palpitent. Elle salive en humant le sac des délices. Le silence du jardin devient complice de tout ce bonheur interdit.

Cependant, très proche d’elle et sans faire de bruit, une famille entière se réjouit aussi de l’instant. Elle est prête à agir sans que l’enfant s’en soucie. C’est ce qui ravit chaque membre de cette tribu, cette inconscience du danger ! Chacun va collaborer, à sa façon et avec un machiavélisme non feint, à toutes sortes de mesquineries. Ils conspirent allégrement en attendant le moment de gloire. Tant pis si les petites filles désobéissent, ou plutôt tant mieux. Ils ont tous été reconnus par l’union européenne, ils agissent donc en toute impunité.

Ils sont tous réunis dans le paquet, sur les genoux d’Ida. Il y a les E100, colorants qui donnent de si jolis aspects à la vie. Le 104 est cancérigène, le 120 peut induire ou amplifier l’hyperactivité chez l’enfant, le 129 endommage l’ADN, le 160 provoque des allergies. Sont présents aussi les E200 qui conservent bien les choses, les E300, antioxydants qui empêchent à tous ces sournois de rancir. Le 330 est particulièrement agressif pour l’émail dentaire. Et puis il y a le 428 qui participe à la fête. Il est issu de peaux de porc d’origine douteuse. Il représente la fermeté, une espèce d’autorité. Il permet l’amalgame de tous les E. On le respecte.

Ida a tout mangé, elle ne se sent pas bien, tout à la fois coupable et nauséeuse. Elle a envie de câlins, de vomir aussi. Vite elle rentre à la maison et court dans les bras de maman. En pleurant elle lui explique qu’elle est malade et qu’il faut vite aller chez le coiffeur…

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Le stylo

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Ils vont fêter leur anniversaire de mariage parce qu’elle l’a voulu. Il ne décide jamais rien. Il la suit sans y croire. Il la revoit quarante ans en arrière, douce et gentille, pas vraiment jolie. Il la regarde aujourd’hui et n’ose pas se dire qu’elle a bien changé.

Il faut que chaque chose soit à sa place, ses souvenirs et son stylo aussi. Il le veut posé sur son bureau, à cet endroit précis. Il ne supporte pas qu’elle y touche. Bien sûr c’est ce qu’elle fait chaque jour parce qu’elle a toujours une liste à dresser.

Il aurait voulu qu’elle reste docile, alors c’est lui qui l’est devenu. Il n’aime pas qu’on lui change les idées surtout celles qu’il s’était faites d’elle quand il l’avait rencontrée. Voilà, il est son toutou. Il exécute tout ce qu’elle veut, ses ordres surtout car il s’agit bien d’ordres. Elle s’appelle Irina. Pour distraire son esprit, il se dit que son prénom est séduisant, un rien exotique. C’est rassurant car c’est toujours le même depuis qu’il la connaît.

Peut-être qu’il fait partie d’une des listes d’Irina ? Celles des courses, des choses à ranger, des tâches à abattre. Abattre est un mot qui résonne dans sa tête et qui le fait déraisonner. Il associe les mots en ce moment. C’est devenu sa manie.

Il cherche son stylo, ne le trouve pas. Il ne pourra pas partir dans ces conditions.  Il appelle Irina. Elle lui répond qu’elle est dans la chambre. Elle boucle une valise. Il doit aller vers elle :

-Où est mon stylo ?

-Qu’est ce qu’on en a à faire de ton stylo ? Tu peux pas m’aider ? Va chercher mon pull-over rose. On sait jamais le temps qu’il fera.

-Mais mon crayon ?

-Écoute, j’ai dû le prendre pour écrire ce qu’il fallait emporter.

-Dis, tu vas le retrouver ?

-Bon, t’as un grain ou quoi ? C’est pas l’heure de ton stylo, c’est mon pull, le rose, qu’il me faut.

Il ne sait pas pourquoi le mot « rose » lui occupe le cerveau. La vie serait plus rose sûrement avec son stylo !

Elle le regarde légèrement troublée parce qu’il ne bouge pas. Il n’obéit pas aujourd’hui. Alors elle continue de plier ses vêtements avec soin en se disant qu’elle ira chercher elle-même ses affaires. On ne peut guère compter sur cet incapable. Au fil du temps il lui semble étranger. Ça l’agace qu’il la suive partout, ça l’agace qu’il réponde toujours oui. Elle se demande si c’est une bonne idée de fêter un événement qui, tout compte fait, est une lourde erreur. C’est juste l’occasion rêvée de partir avec leurs amis, les Clément. Ils ont insisté. Ils leur offrent une partie du voyage. Une aubaine. Et lui qui la regarde l’air ailleurs, il la fatigue.  Il s’appelle Norbert. Quel prénom idiot quand on y réfléchit.

– Dis donc tu peux pas te bouger un peu ? Va voir dans la salle de bain si j’ai bien emballé tous les médicaments.

Médicament, elle a dit « médicament ». Ça lui semble d’un seul coup un mot magique, bien plus que le mot stylo. Médicaments-traitement. Elle me maltraite cette vache. Pourquoi a -t-il prononcé « vache ». C’est horrible. Non ce n’est pas lui qui vient de parler tout bas pour qu’elle n’entende rien. Quelqu’un d’autre s’est exprimé et c’est sorti de sa propre bouche. Il lui demande si elle veut prendre son médicament maintenant.

-Oh, je sais pas ce qui te prend Norbert. C’est pas l’heure de prendre mon médicament ni de perdre la boule. Tu te bouges oui !

Elle attaque la pile de pulls rangés dans le placard pour en extirper celui en angora. Celui qui met des poils partout. Elle prend ses gants en peau retournée dans un tiroir. Il se dit que le mouton n’a pas réussi à sauver sa peau. Ça tourne dans sa tête.

-Ha, au fait ça m’est revenu, en ouvrant le tiroir ; j’ai pas pu écrire « gants » parce que ton stylo ne marchait plus, je l’ai jeté à la poubelle et…

Et il ne sait pas pourquoi il lui serre le cou, très fort. Elle devient bleue et tombe lourdement sur le sol. Il met son manteau, il va aller acheter un stylo bleu ou peut-être rose.

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Gloria

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Peut-être vais-je revoir Gloria ?

Ce matin-là, elle m’a fait dire que je ne l’aimais plus et qu’il y en avait une autre. J’ai même ajouté que ce n’était pas la peine de me demander son nom. Tout ceci est classique, j’en conviens. Je n’ai pas la prétention d’avoir été original, j’ai juste été très fatigué.

J’ai commencé les aventures quand elle a considéré ce fait comme établi. Sa jalousie maladive m’a conduit là où je n’avais jamais eu idée d’aller. J’ai alors connu beaucoup de femmes parmi celles qui m’entouraient. Autrement dit,  celles qui voulaient une promotion, un parfum ou un bijou. Celles qui étaient trop maquillées, trop courtement vêtues, trop échancrées, trop évidentes. Celles qui avaient l’atout de la jeunesse mais dont l’âme était flétrie.

En fait, elles délassaient tout le monde, on riait d’elles dans les couloirs.  Elles ne me prenaient pas beaucoup de temps. Elles m’ont juste soutiré quelques signatures sans importance ou coûté un peu d’argent. Je jouais à faire semblant d’être séduit par ces créatures ordinaires. Je jouais surtout au poker et pourtant ce n’est pas là où j’ai tout perdu.

Violette est assise sur ma tombe, le visage défait de douleur. Tous ses fards se sont fondus dans un masque grotesque. Elle me fait pitié. Pauvre être qui erre dans la vie comme j’erre au Père Lachaise. On va encore me juger, j’attends le verdict. Cette fois je n’ai rien à dire, on sait tout de moi et de mes actes. Pas besoin d’avocat ni de grâce présidentielle.

J’ai appris que c’est elle qui a tué ma femme. Elle est venue chez moi ce soir-là, très tard, sous le prétexte de déposer un dossier à mon intention. Gloria ne s’est pas méfiée, elle m’imaginait une maîtresse raffinée et distinguée.  Une fois introduite dans le salon, Violette lui a fracassé le crâne avec une pierre jetée plus tard dans la Seine.

Elle a été ma dernière sous-assistante, ma dernière fausse conquête et ma vraie perte. Je la voyais aussi misérable que les autres, aussi intéressée. Ses charmes étaient tout autant criards que ceux des précédentes. J’étais las, préoccupé, peu disponible. Je n’ai pas vu sa folie. Elle a construit un roman où Gloria ne devait plus figurer.

Ma compagne est morte le jour où, poussé par la colère, j’ai claqué la porte pour fuir ce que je venais de lui dire. Un cauchemar, n’est-ce pas ?

C’est moi qui ai subi la peine capitale. J’ai avoué ce crime à la police comme j’ai confirmé une liaison à Gloria, par lassitude et par détresse.

J’étais un homme méprisable, au bout du rouleau avec des mobiles crédibles et un alibi peu recevable puisque je traînais les bars cette nuit-là. On a considéré cette affaire aussi banale que l’histoire que vous lisez, mais c’est la mienne. C’est peut-être celle d’un homme au bord de la faillite et sans morale : Il a une femme très riche, il est son seul héritier. Ses collègues connaissent ses frasques. Ses voisins sont témoins de ses absences et des larmes de sa belle épouse. Leurs amis pensent qu’elle est dépressive. C’est la face visible de l’iceberg. Dans mon histoire, nul sur terre ne sait à quel point elle me pourrissait la vie, cependant je n’ai jamais cessé de l’aimer.

Maintenant c’est l’heure de quitter ce monde et de laisser Violette barbouiller le marbre de ses larmes noires et indécentes. On m’a accordé de revoir Gloria. Je suis enfin libre et aux anges, je sais qu’elle embellira ma mort.

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Le temps

 

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Le temps a disparu. On le cherche partout. On se souvient à peine de la pluie et des beaux jours.

Le temps a disparu. On ne le cherche plus. On a oublié les hier. On ne dit plus qu’avant c’était mieux. On ne pense plus à demain et tout va bien.

Les hommes vont vivre dans l’instant. On ne conjugue plus que le présent.

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