Le stylo

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Ils vont fêter leur anniversaire de mariage parce qu’elle l’a voulu. Il ne décide jamais rien. Il la suit sans y croire. Il la revoit quarante ans en arrière, douce et gentille, pas vraiment jolie. Il la regarde aujourd’hui et n’ose pas se dire qu’elle a bien changé.

Il faut que chaque chose soit à sa place, ses souvenirs et son stylo aussi. Il le veut posé sur son bureau, à cet endroit précis. Il ne supporte pas qu’elle y touche. Bien sûr c’est ce qu’elle fait chaque jour parce qu’elle a toujours une liste à dresser.

Il aurait voulu qu’elle reste docile, alors c’est lui qui l’est devenu. Il n’aime pas qu’on lui change les idées surtout celles qu’il s’était faites d’elle quand il l’avait rencontrée. Voilà, il est son toutou. Il exécute tout ce qu’elle veut, ses ordres surtout car il s’agit bien d’ordres. Elle s’appelle Irina. Pour distraire son esprit, il se dit que son prénom est séduisant, un rien exotique. C’est rassurant car c’est toujours le même depuis qu’il la connaît.

Peut-être qu’il fait partie d’une des listes d’Irina ? Celles des courses, des choses à ranger, des tâches à abattre. Abattre est un mot qui résonne dans sa tête et qui le fait déraisonner. Il associe les mots en ce moment. C’est devenu sa manie.

Il cherche son stylo, ne le trouve pas. Il ne pourra pas partir dans ces conditions.  Il appelle Irina. Elle lui répond qu’elle est dans la chambre. Elle boucle une valise. Il doit aller vers elle :

-Où est mon stylo ?

-Qu’est ce qu’on en a à faire de ton stylo ? Tu peux pas m’aider ? Va chercher mon pull-over rose. On sait jamais le temps qu’il fera.

-Mais mon crayon ?

-Écoute, j’ai dû le prendre pour écrire ce qu’il fallait emporter.

-Dis, tu vas le retrouver ?

-Bon, t’as un grain ou quoi ? C’est pas l’heure de ton stylo, c’est mon pull, le rose, qu’il me faut.

Il ne sait pas pourquoi le mot « rose » lui occupe le cerveau. La vie serait plus rose sûrement avec son stylo !

Elle le regarde légèrement troublée parce qu’il ne bouge pas. Il n’obéit pas aujourd’hui. Alors elle continue de plier ses vêtements avec soin en se disant qu’elle ira chercher elle-même ses affaires. On ne peut guère compter sur cet incapable. Au fil du temps il lui semble étranger. Ça l’agace qu’il la suive partout, ça l’agace qu’il réponde toujours oui. Elle se demande si c’est une bonne idée de fêter un événement qui, tout compte fait, est une lourde erreur. C’est juste l’occasion rêvée de partir avec leurs amis, les Clément. Ils ont insisté. Ils leur offrent une partie du voyage. Une aubaine. Et lui qui la regarde l’air ailleurs, il la fatigue.  Il s’appelle Norbert. Quel prénom idiot quand on y réfléchit.

– Dis donc tu peux pas te bouger un peu ? Va voir dans la salle de bain si j’ai bien emballé tous les médicaments.

Médicament, elle a dit « médicament ». Ça lui semble d’un seul coup un mot magique, bien plus que le mot stylo. Médicaments-traitement. Elle me maltraite cette vache. Pourquoi a -t-il prononcé « vache ». C’est horrible. Non ce n’est pas lui qui vient de parler tout bas pour qu’elle n’entende rien. Quelqu’un d’autre s’est exprimé et c’est sorti de sa propre bouche. Il lui demande si elle veut prendre son médicament maintenant.

-Oh, je sais pas ce qui te prend Norbert. C’est pas l’heure de prendre mon médicament ni de perdre la boule. Tu te bouges oui !

Elle attaque la pile de pulls rangés dans le placard pour en extirper celui en angora. Celui qui met des poils partout. Elle prend ses gants en peau retournée dans un tiroir. Il se dit que le mouton n’a pas réussi à sauver sa peau. Ça tourne dans sa tête.

-Ha, au fait ça m’est revenu, en ouvrant le tiroir ; j’ai pas pu écrire « gants » parce que ton stylo ne marchait plus, je l’ai jeté à la poubelle et…

Et il ne sait pas pourquoi il lui serre le cou, très fort. Elle devient bleue et tombe lourdement sur le sol. Il met son manteau, il va aller acheter un stylo bleu ou peut-être rose.

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Auteur : hortenseremington

J'aime regarder, écouter, observer, essayer de comprendre, comprendre, aimer, essayer d'aimer, rêver, respirer, voir, sentir, ressentir ... Je suis comme tout le monde.

7 réflexions sur « Le stylo »

  1. Voilà un texte parfait ! Comment un homme ordinaire devient un assassin. Intrigue bien menée, le toutou qui devient loup… La sale bonne femme qui n’a que ce qu’elle mérite ! Première phrase qui plante le décor en quelques mots, bravo.

    Aimé par 1 personne

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