La fête

Hortense Remington

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À 11h10, ça dansait sur la place, ça flirtait dans les coins ombragés et ça sentait la sueur joyeuse sous un soleil de plomb. On avait mis le bel habit, celui qu’on portait aux mariages, aux baptêmes et aussi aux enterrements puisqu’on en n’avait qu’un seul. On le prêtait, à l’occasion, à celui qui n’avait rien et qui habitait à côté, et qui, ma foi, était bien aimable.  C’était ça la charité, le curé le disait à la messe. Il en balançait de ces vérités le curé !

Certaines fichaient la trouille mais les gamins du village s’en fichaient bien. Les garçons du catéchisme zieutaient les filles qui ricanaient joliment dans leurs carcans amidonnés. Les plus audacieux, c’étaient ceux qui servaient la messe … ou plutôt le curé. Ça les faisait bien rigoler de remplacer le sang du Christ par une vinasse au vinaigre. Ils savaient comment ouvrir l’habitacle où…

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Les valises

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Léonard et Alice forment un tout jeune couple. Ils se sont rencontrés il y a quatre mois. Quoi de mieux qu’un voyage pour partager des aventures, de futurs souvenirs et se connaître un peu plus ? Leur choix s’est porté sur l’Inde.

Pour Léonard, c’est un pays qui ne donne pas dans la demi-mesure, un pays qui vient vous cueillir au fond des tripes. C’est le lieu des contrastes entre pauvreté et richesses. Il veut découvrir ce mélange des contraires comme une leçon d’énergie. Pour lui ce sera un voyage initiatique.

Alice est plus réservée dans ses propos. Pour elle ce sera surtout un voyage à la découverte de Léonard (qui n’est pas très pressé de s’installer avec elle). Ça, elle s’est bien gardée de lui avouer. Certes elle a hâte de contempler un monde riche en saveurs et en couleurs avec l’élégance des saris et la majesté de l’architecture mais elle a peur d’y voir trop de misère. Il lui avait expliqué que c’est une dualité intéressante et complexe : celle de la dureté et de la beauté. Elle n’avait rien répondu. L’essentiel était de partir avec lui dans un pays plein de surprises.

 

Les voici arrivés à l’aéroport de Delhi où ils attendent leurs bagages au bord du tapis roulant.

–  Léonard, je vois pas nos valises.

–  Cool, relax, elles vont arriver.

Non, pas relax ! elle vient de se taper neuf heures d’avion. Elle n’a pas fermé l’œil pendant qu’il ronflait. Elle veut juste récupérer ses affaires, aller à l’hôtel et prendre une douche. Et puis il y a ce pénible décalage horaire et pas de bagages en vue !

–  Oh Léonard, c’est foutu !

–  Non, pas foutu, c’est un signe.

–  Le signe de quoi ? T’es dingue !

–  Ça veut dire, Alice, qu’il faut se défaire des biens matériels et puis que c’est le début de l’aventure.

–   Puer dans ses fringues de la veille, c’est ça l’aventure ? Et bien on pouvait rester à Paris et pas se laver pendant huit jours, ça aurait coûté moins cher.

–   Oh lala, quelle rabat-joie ! Profite de l’instant, on est à Delhi ma vieille.

–  Profiter de l’instant ? Tu dis vraiment n’importe quoi et je suis pas ta vieille ! Je veux mes affaires : ma brosse à dents, mes savons, mes crèmes, mon parfum, ma lingerie, mes habits propres, mon pyjama et Sacha !

–  Sacha ? C’est qui celui-là ? Tu as un autre mec dans ta valise ?

Il sourit. Il se dit qu’elle doit être vraiment fatiguée et en même temps, il craint une scène. Ça, il ne le supportera pas !

–  C’est mon ours en peluche. Tu peux pas comprendre ! C’est le lien avec ma famille, je l’ai depuis mes quatre ans. C’est le témoin de mon enfance, c’est ma mascotte, mon porte-bonheur, mon doudou quoi !

–  Pour ce qui est de ne pas comprendre, en effet, je ne comprends rien. Tu es bizarre comme fille. Moi tu sais, j’essaie de me détacher, de me débarrasser des trucs inutiles et toi tu me dis que tu vas mourir parce que tu n’as pas ta peluche !

Alice se sent mal, elle n’avait pas l’intention de lui révéler qu’elle se balade avec son ours. Le mélange de fatigue et de colère l’a fait trop parler, elle regrette. La réaction de Léonard lui paraît cependant dure et déplacée. Elle le savait un peu illuminé mais pas insensible. C’est encore une déception à avaler. Elle pleure.

–  J’ai jamais dit que j’allais mourir, j’ai de la peine, c’est tout.

–  Bon regarde, on est en vie ! l ‘avion ne s’est pas écrasé et on est en Inde, qu’est-ce que tu veux de plus ?

–  Ma valise !

À partir de ce moment, rien ne va plus pour Léonard, il se dit qu’elle va lui prendre la tête et lui ruiner ses projets. Alice, elle, ne comprend pas pourquoi il ne la comprend pas. Elle n’est pas compliquée, il lui suffit d’un minimum de confort et de sollicitude. Si seulement il lui avait dit que ce serait lui qui remplacerait son ours… ça l’aurait détendue, elle aurait même ri. Bon d’accord, elle n’aurait pas dû faire sa crise avec ses histoires de bagages. Elle ne s’est pas montrée sous son plus beau jour. Elle va faire des efforts, elle l’aime. Au diable les valises !  On leur a dit qu’elles étaient aux Émirats arabes et qu’ils pourraient les récupérer dans trois jours. Ils font donc quelques emplettes et en fait, ça l’amuse.

Le lendemain, elle découvre des cafards énormes dans la douche, elle veut changer de chambre. Pour Léonard ce sont des insectes inoffensifs qui ont le droit de vivre !

Il propose de se promener en ville et de louer une voiture pour faire un circuit, elle souhaiterait plutôt des excursions en autocar, avec un guide. Il voudrait explorer tout de suite le pays, elle préférerait se reposer et profiter de la piscine de l’hôtel en attendant l’arrivée des bagages.

Léonard affiche une mauvaise humeur grandissante et Alice une bouleversante tristesse, proche de l’angoisse. Elle lui propose que chacun fasse à sa guise et qu’ils se retrouvent le soir pour partager le meilleur.

–  Ton meilleur n’est pas mon meilleur Alice, il vaut mieux nous séparer.

Son coeur reçoit une décharge. Elle ne sait plus comment réagir.

–  Oh Léonard, je pense que tu ne m’aimes pas. Tu ne m’acceptes pas comme je suis.

–  Et toi, est-ce que tu m’acceptes ?

–  L’amour ça pourrait pas être un compromis ?

–  Le véritable amour, Alice, c’est dans le détachement qu’il opère.

–  C’est trop dur, je veux rentrer chez moi !

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Les tulipes blanches

 

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Elle va chez Fernand. Jusqu’à maintenant, elle a toujours réussi à décliner son invitation avec un prétexte bidon : le rhume, la grand-mère machin qui a fait une chute, le chien qui a la varicelle, le plombier, le vitrier et l’électricien qui doivent passer (chacun leur tour), la réunion Tupperware, celle du syndic, du curé et patati et patata… Mais là, d’un seul coup, plus rien ne lui est venu alors elle a dit : « oui oui, je viendrai » et elle s’en est mordu la langue. C’est bête mais c’est comme ça et ça fait bougrement mal !

Elle a toujours appréhendé d’aller chez Fernand. Il est très gentil, c’est juste qu’elle n’aime pas sa coiffure à la Saint Thomas d’Aquin. Chez lui tout doit être en formica, avec une moquette vert caca, des lampadaires à franges et des paysages gnangnan sur les murs. Elle se dit que ce sera un mauvais moment à passer et qu’après elle ira se confesser à cause de toutes ses mauvaises pensées et de ses mensonges. Il lui dira sûrement que c’est lui qui a peint les niaiseries et elle s’exclamera : « Comme c’est joli ! »

Elle ne se presse pas trop. Elle a chaud. Elle a acheté des tulipes rouges et deux éclairs au café. Il sera content et elle culpabilisera moins. C’est sûr, il n’aura pas de vase, elle aurait mieux fait de prendre une Saint-Paulia en pot. Il n’aura pas de petites assiettes à dessert non plus ; des chocolats auraient mieux fait l’affaire. Bon et puis ce ne sera pas de sa faute à elle, après tout.

La voilà en bas d’un escalier vétuste. Pourvu qu’il ne s’écroule pas sur son passage. Elle monte péniblement et sonne à la porte numéro 59. Une pancarte sous la sonnette indique « Attention chat méchant ! ». Le pauvre homme est débile en plus !

Elle l’a rencontré il y a quatre mois, au square. Assise sur un coin de banc, elle se remettait d’une marche un peu trop rapide. Au bout de quelques courtes minutes, elle avait entendu : « Il se pourrait bien qu’il neige aujourd’hui ». Ouais, pas terrible comme approche !  Cependant il faut être sympa avec son prochain, alors elle lui avait répondu  quelques autres banalités. S’il n’avait pas parlé, elle n’aurait même pas remarqué sa présence. Depuis lors, ils se revoyaient parfois sur ce banc pour discuter de la pluie, du vent, du froid, du soleil et du réchauffement climatique. Il s’était mis à  lui apporter un petit quelque chose et un jour de neige, il l’avait même invitée à boire un chocolat au Thermidor.

Pour l’instant son cœur bat la chamade et Fernand ouvre la porte : « Oh comme je suis heureux Amanda, je n’y croyais plus ! Entrez je vous prie. » Et elle non plus n’y croit plus, c’est pas du tout comme prévu. D’abord ça sent bon l’encaustique et le gâteau qu’on vient de sortir du four et mazette, il y a une bien jolie commode. Ça la dépasse. Bon, elle n’a pas tout vu.

Elle lui tend ses présents. Il la remercie et la fait entrer dans un vaste séjour où tout est blanc. Les murs, le plancher, les meubles, les rideaux sont d’un blanc Sainte Vierge. Des tulipes blanches, dans un vase (pardi) semblent lui souhaiter aussi la bienvenue. Ouah, ouah, ouah, on dirait le paradis et c’est peut-être Saint Thomas d’Aquin en personne qui lui a ouvert la porte ! Elle se pince très fort. Tout semble à sa place chez elle.

Il l’invite à s’enfoncer dans un fauteuil d’où elle ne pourra peut-être pas s’extirper. Tant pis. Elle balade son regard partout et tombe sur un tableau signé Picasso. Ses yeux et son cœur n’en reviennent pas ! Elle demande : « C’est vous qui l’avait peint ? » Ça c’est la phrase qu’elle avait préparée en chemin et qui ne colle pas à la réalité. Le temps qu’elle s’en rende compte, il est trop tard. Il est assis en face d’elle, dans le canapé immaculé et lui répond avec bienveillance :

– Oh Amanda, quel humour !

– Mon cher Fernand, tant de beautés m’honorent et m’affaiblissent, puis-je me reposer un instant ? Mon cœur me fait des soucis.

Très inquiet, Fernand l’accompagne dans une chambre où tout respire un luxe discret qui finit de l’achever. Elle s’installe sur un lit diablement confortable et ferme les yeux. Quand elle les rouvre, rien n’a changé sauf que Fernand n’est plus seul à bord de l’imposante demeure. Il a appelé un médecin. Elle a tant de vilénies sur la conscience, c’est un prêtre qu’elle aurait mieux aimé voir !

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Émile

 

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– Finis ta madeleine Émile !

– Mais maman, j’aime pas ça. Tu sais bien depuis l’temps que j‘te l’dis !

– T’as qu’à la tremper dans le lait.

Sa mère lui prépare ce goûter chaque jour. Avant c’était quand il rentrait de l’école, maintenant c’est avant d’aller au travail. Il est gardien de nuit dans une usine de bouchons.

Elle disparaît enfin dans la cuisine, elle a encore oublié la serviette de table, un rituel qu’il bénit. Il peut alors verser le liquide blanc et trop chaud dans le pot de fleurs et planquer le biscuit dans sa poche.

Ça fait cinquante ans qu’il lui offre la Saint-Paulia qu’elle pose dans la vieille soucoupe de feu la grand-mère. La plante trône imperturbablement sur la toile cirée usée par le temps et les coups de lavettes. Sur le plateau, à côté de la petite collation, il trouve immanquablement la gamelle qui avait appartenu à son aïeul. Les sempiternelles lentilles au carré de cochon et à la ferraille attendent une poubelle qu’il trouvera en sortant. Comme chaque soir, à 17 heures tapantes il a déjà éliminé une partie de ce qu’il déteste depuis toujours. Le coucou sort de sa boîte et la mère de la cuisine. Elle le félicite :

– Ha et bien tu vois que tu l’as mangée la madeleine de la tante Gilberte et vite en plus !

En fait il s’agit de la recette de la tante. La pauvre femme s’est éteinte il y a vingt ans. Ils se comprennent.

– Bon, n’oublie pas ton dîner et mon baiser et pédale pas trop vite. Vous les jeunes vous êtes pas prudents.

Sa mère a des tocs et c’est tant mieux ! Il ne faudrait pas qu’elle se mette à changer les choses de place ! Comment pourrait-il se débarrasser vite fait de son odieux breuvage ?

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