Les valises

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Léonard et Alice forment un tout jeune couple. Ils se sont rencontrés il y a quatre mois. Quoi de mieux qu’un voyage pour partager des aventures, de futurs souvenirs et se connaître un peu plus ? Leur choix s’est porté sur l’Inde.

Pour Léonard, c’est un pays qui ne donne pas dans la demi-mesure, un pays qui vient vous cueillir au fond des tripes. C’est le lieu des contrastes entre pauvreté et richesses. Il veut découvrir ce mélange des contraires comme une leçon d’énergie. Pour lui ce sera un voyage initiatique.

Alice est plus réservée dans ses propos. Pour elle ce sera surtout un voyage à la découverte de Léonard (qui n’est pas très pressé de s’installer avec elle). Ça, elle s’est bien gardée de lui avouer. Certes elle a hâte de contempler un monde riche en saveurs et en couleurs avec l’élégance des saris et la majesté de l’architecture mais elle a peur d’y voir trop de misère. Il lui avait expliqué que c’est une dualité intéressante et complexe : celle de la dureté et de la beauté. Elle n’avait rien répondu. L’essentiel était de partir avec lui dans un pays plein de surprises.

 

Les voici arrivés à l’aéroport de Delhi où ils attendent leurs bagages au bord du tapis roulant.

–  Léonard, je vois pas nos valises.

–  Cool, relax, elles vont arriver.

Non, pas relax ! elle vient de se taper neuf heures d’avion. Elle n’a pas fermé l’œil pendant qu’il ronflait. Elle veut juste récupérer ses affaires, aller à l’hôtel et prendre une douche. Et puis il y a ce pénible décalage horaire et pas de bagages en vue !

–  Oh Léonard, c’est foutu !

–  Non, pas foutu, c’est un signe.

–  Le signe de quoi ? T’es dingue !

–  Ça veut dire, Alice, qu’il faut se défaire des biens matériels et puis que c’est le début de l’aventure.

–   Puer dans ses fringues de la veille, c’est ça l’aventure ? Et bien on pouvait rester à Paris et pas se laver pendant huit jours, ça aurait coûté moins cher.

–   Oh lala, quelle rabat-joie ! Profite de l’instant, on est à Delhi ma vieille.

–  Profiter de l’instant ? Tu dis vraiment n’importe quoi et je suis pas ta vieille ! Je veux mes affaires : ma brosse à dents, mes savons, mes crèmes, mon parfum, ma lingerie, mes habits propres, mon pyjama et Sacha !

–  Sacha ? C’est qui celui-là ? Tu as un autre mec dans ta valise ?

Il sourit. Il se dit qu’elle doit être vraiment fatiguée et en même temps, il craint une scène. Ça, il ne le supportera pas !

–  C’est mon ours en peluche. Tu peux pas comprendre ! C’est le lien avec ma famille, je l’ai depuis mes quatre ans. C’est le témoin de mon enfance, c’est ma mascotte, mon porte-bonheur, mon doudou quoi !

–  Pour ce qui est de ne pas comprendre, en effet, je ne comprends rien. Tu es bizarre comme fille. Moi tu sais, j’essaie de me détacher, de me débarrasser des trucs inutiles et toi tu me dis que tu vas mourir parce que tu n’as pas ta peluche !

Alice se sent mal, elle n’avait pas l’intention de lui révéler qu’elle se balade avec son ours. Le mélange de fatigue et de colère l’a fait trop parler, elle regrette. La réaction de Léonard lui paraît cependant dure et déplacée. Elle le savait un peu illuminé mais pas insensible. C’est encore une déception à avaler. Elle pleure.

–  J’ai jamais dit que j’allais mourir, j’ai de la peine, c’est tout.

–  Bon regarde, on est en vie ! l ‘avion ne s’est pas écrasé et on est en Inde, qu’est-ce que tu veux de plus ?

–  Ma valise !

À partir de ce moment, rien ne va plus pour Léonard, il se dit qu’elle va lui prendre la tête et lui ruiner ses projets. Alice, elle, ne comprend pas pourquoi il ne la comprend pas. Elle n’est pas compliquée, il lui suffit d’un minimum de confort et de sollicitude. Si seulement il lui avait dit que ce serait lui qui remplacerait son ours… ça l’aurait détendue, elle aurait même ri. Bon d’accord, elle n’aurait pas dû faire sa crise avec ses histoires de bagages. Elle ne s’est pas montrée sous son plus beau jour. Elle va faire des efforts, elle l’aime. Au diable les valises !  On leur a dit qu’elles étaient aux Émirats arabes et qu’ils pourraient les récupérer dans trois jours. Ils font donc quelques emplettes et en fait, ça l’amuse.

Le lendemain, elle découvre des cafards énormes dans la douche, elle veut changer de chambre. Pour Léonard ce sont des insectes inoffensifs qui ont le droit de vivre !

Il propose de se promener en ville et de louer une voiture pour faire un circuit, elle souhaiterait plutôt des excursions en autocar, avec un guide. Il voudrait explorer tout de suite le pays, elle préférerait se reposer et profiter de la piscine de l’hôtel en attendant l’arrivée des bagages.

Léonard affiche une mauvaise humeur grandissante et Alice une bouleversante tristesse, proche de l’angoisse. Elle lui propose que chacun fasse à sa guise et qu’ils se retrouvent le soir pour partager le meilleur.

–  Ton meilleur n’est pas mon meilleur Alice, il vaut mieux nous séparer.

Son coeur reçoit une décharge. Elle ne sait plus comment réagir.

–  Oh Léonard, je pense que tu ne m’aimes pas. Tu ne m’acceptes pas comme je suis.

–  Et toi, est-ce que tu m’acceptes ?

–  L’amour ça pourrait pas être un compromis ?

–  Le véritable amour, Alice, c’est dans le détachement qu’il opère.

–  C’est trop dur, je veux rentrer chez moi !

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Auteur : hortenseremington

J'aime regarder, écouter, observer, essayer de comprendre, comprendre, aimer, essayer d'aimer, rêver, respirer, voir, sentir, ressentir ... Je suis comme tout le monde.

2 réflexions sur « Les valises »

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