Émile

 

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– Finis ta madeleine Émile !

– Mais maman, j’aime pas ça. Tu sais bien depuis l’temps que j‘te l’dis !

– T’as qu’à la tremper dans le lait.

Sa mère lui prépare ce goûter chaque jour. Avant c’était quand il rentrait de l’école, maintenant c’est avant d’aller au travail. Il est gardien de nuit dans une usine de bouchons.

Elle disparaît enfin dans la cuisine, elle a encore oublié la serviette de table, un rituel qu’il bénit. Il peut alors verser le liquide blanc et trop chaud dans le pot de fleurs et planquer le biscuit dans sa poche.

Ça fait cinquante ans qu’il lui offre la Saint-Paulia qu’elle pose dans la vieille soucoupe de feu la grand-mère. La plante trône imperturbablement sur la toile cirée usée par le temps et les coups de lavettes. Sur le plateau, à côté de la petite collation, il trouve immanquablement la gamelle qui avait appartenu à son aïeul. Les sempiternelles lentilles au carré de cochon et à la ferraille attendent une poubelle qu’il trouvera en sortant. Comme chaque soir, à 17 heures tapantes il a déjà éliminé une partie de ce qu’il déteste depuis toujours. Le coucou sort de sa boîte et la mère de la cuisine. Elle le félicite :

– Ha et bien tu vois que tu l’as mangée la madeleine de la tante Gilberte et vite en plus !

En fait il s’agit de la recette de la tante. La pauvre femme s’est éteinte il y a vingt ans. Ils se comprennent.

– Bon, n’oublie pas ton dîner et mon baiser et pédale pas trop vite. Vous les jeunes vous êtes pas prudents.

Sa mère a des tocs et c’est tant mieux ! Il ne faudrait pas qu’elle se mette à changer les choses de place ! Comment pourrait-il se débarrasser vite fait de son odieux breuvage ?

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Le temps

 

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Le temps a disparu. On le cherche partout. On se souvient à peine de la pluie et des beaux jours.

Le temps a disparu. On ne le cherche plus. On a oublié les hier. On ne dit plus qu’avant c’était mieux. On ne pense plus à demain et tout va bien.

Les hommes vont vivre dans l’instant. On ne conjugue plus que le présent.

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Grain de sable

 

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Le grain de sable est entré chez moi puis dans ma vie. Il s’est installé dans les rouages de mon existence au point de faire dérailler mes jours.

Quand j’ai voulu plonger dans l’océan pour noyer mes tourments, il a reconnu sa patrie. Il s’est jeté à l’eau avant moi. Il m’a salué pour me remercier. Je ne l’avais jamais vu. À ce moment-là je me suis senti léger au point de renoncer à couler.

Comment se fait-il qu’une si petite chose ait pu être aussi lourde ? J’ai flotté dans l’écume du temps avant de prendre mon envol et depuis lors je glisse sur les ondes du vent.

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Un personnage exigeant

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Cette année là, Alban publiait un roman qui ne rencontra aucun succès.

Telle Pénélope attendant Ulysse, il défaisait chaque nuit son ouvrage et le lendemain, exténué, il reprenait son histoire.

Un soir alors qu’il dînait, il eut la désagréable surprise de voir, assis en face de lui, un invité qu’il n’avait pas convié. Le doute sur ses facultés mentales s’installa dans son esprit, la peur aussi.

L’homme lui dit : « vous ne me reconnaissez pas ? je suis Victor, un personnage secondaire de votre quatrième chapitre ». Effectivement, les traits de cette personne lui évoquaient bien ce dénommé insolent. Celui-ci reprit très vite la parole pour lui demander de le rendre plus jeune qu’il ne l’avait décrit. Il souhaitait avoir vingt-deux ans et toute l’expérience qu’il avait déjà acquise.

Le lendemain soir, le pauvre écrivain retrouva ce Victor assis à sa table. Cette fois, il se voulait plus grand et moins insignifiant. Le lendemain encore, il préférait être brun avec un rôle plus important.

Il revint durant des mois, à la même heure avec de plus en plus d’exigences. Toujours insatisfait, il réclamait à chaque fois un nouveau physique, un nouveau caractère et bien sûr, les meilleures places.

Accablé, notre auteur menaça de le faire disparaître. L’autre lui répondit que le meilleur moyen de ne plus le revoir était de se plier à toutes ses volontés. Dans le cas contraire, il reviendrait chez lui pour hanter ses nuits jusqu’à la fin de ses jours.

De fil en aiguille le roman devint insipide. L’éditeur, à son tour réclama, mais en vain, des modifications à l’intrigue. Alban lui confia qu’il tenait à ce récit comme à la prunelle de ses yeux.

Et voilà comment ce livre connut un vrai flop. Seul Victor se délecta à le lire !

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Le tiroir

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Il m’avait dit : Pendant mon absence, tu peux ouvrir toutes les portes de la maison, tous les placards, toutes les armoires, toutes les boîtes et tous les tiroirs … sauf ceux-ci. Il m’avait alors désigné une jolie commode et il n’en fallut pas plus pour attiser ma curiosité. Je ne l’avais pas questionné car je pensais qu’il me préparait une surprise. Cependant, il avait eu un regard qui m’avait inquiétée ; un regard dur, froid et implacable, qui m’avait définitivement cloué le bec. Il avait aussitôt quitté la maison, sans me dire où il allait, ni pour combien de temps.

Nous étions arrivés le matin-même, dans cette immense demeure de campagne, isolée du monde. J’avais rapidement pu faire la connaissance d’Anne, la cuisinière, qui devait rentrer chez elle. Elle avait terminé son service.

Au lieu de visiter la villa, nous nous étions presque immédiatement installés dans la salle à manger où un repas froid nous attendait. Il paraissait préoccupé, nous avions donc déjeuné en silence. Et puis il était allé cherché son manteau, et m’avait donné ces étranges recommandations.

Nous étions mariés depuis une semaine et revenions d’un séjour à Florence. Lui, si courtois et attentionné lors de notre rencontre, se montrait, de jour en jour, plus énigmatique. Le lieu où nous nous trouvions était paradisiaque et rien n’était trop beau pour moi, ce qui compensait un peu son attitude, que je mettais sur le compte de soucis professionnels.

À présent, je visite la maison de la cave au grenier, poussant toutes les portes pour y découvrir des merveilles. Comme si mes pas m’avaient dirigée vers lui, et sans mon intention, me voici devant le meuble interdit. Et voilà que, poussée par une irrésistible curiosité, ma main en ouvre un casier : Horreur, horreur, horreur ! Vite  je me précipite vers le téléphone pour appeler ma sœur. Elle m’a promis une visite en fin d’après-midi. La ligne est coupée ! Je monte sur la plus haute terrasse mais ne vois rien venir …

Si vous voulez savoir ce que ce tiroir contient, vous seriez peut-être déçus, aussi ne vous dirai-je rien. Il ne vous reste plus qu’à imaginer une fin heureuse pour bien vous endormir.

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Le parfum

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Il émanait de ses paroles un doux parfum … ceci n’est pas un conte, c’est une histoire vraie et je vais vous la faire respirer.

À chacune de nos rencontres, il me demandait de nommer une fleur et de fermer les yeux, et alors il me racontait des belles choses. Les mots parfumaient l’atmosphère et enchantaient mes sens. Je sentais tout : la délicatesse des verbes, la caresse des adjectifs et la justesse des noms. Je voyais clairement dans la nuit de mon regard. Les phrases délivraient une odeur subtile et prenaient corps. Il leur poussait des ailes ; il leur venait une âme. Je dévorais, à pleins poumons, la quintessence de chaque arôme.

C’est simple de fabriquer des parfums quand on détient le pouvoir de transformer la vie avec des mots.

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