Dans le noir

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Ce soir sur ta tombe

des baisers d’amour posés

éclats de lumière !

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Ricochets

 

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C’est une nuit noire, sans lune, il arrive au bord de l’étang. Un homme vient vers lui :

-Monsieur, pardonnez-moi mais que venez-vous faire ici et à cette heure ?

-Excusez-moi mais je viens pêcher.

-Oh, mais vous ne verrez goutte !

-Laissez-moi, je vous prie, je dois attraper mes rêves !

 

Il est pris pour un fou, sûrement… en tout cas le curieux s’éloigne de lui, et c’est tant mieux sinon il aurait dérangé cette histoire. L’homme n’est plus là. Le voici maintenant seul avec lui-même :

Ne peut-on pas me laisser tranquille ? Il me plaît à moi d’être ici et à cette heure sombre. Oui, c’est quand le jour est parti que je vois le mieux et que je peux alors me souvenir. Je veux revenir au jour de mes dix ans où je lançais des cailloux pour faire des ricochets à cet endroit précis. C’était le jour où j’ai décidé de planter des couleurs là où on les attend le moins, au risque de troubler celles qui existent déjà, et d’avoir perturbé les poissons.

Sous les cailloux lancés depuis mon enfance, et à la surface de cette eau plate, naissaient des partitions. Je me souviens des longs sons vibrant à l’unisson en prune et en turquoise, et des roses qui venaient danser dans ce bal enchanté.

Je vois à présent le soleil d’or, d’ocre et de citron, qui peinait à percer dans un ciel laiteux et moiré de tendres mauves. Le bel astre était fâché qu’on ne lui accorde que des couleurs chaudes. Il voulait du parme, du violet, du bleu et du vert, alors je lui en ai donné. Il m’a aussi demandé de le peindre. Pour me remercier, il m’a permis de pêcher quelques fruits au creux de son reflet perdu dans l’étendue aqueuse et carrée de son portrait.

Les couleurs sentent bon, vous ne le saviez pas ? Si vous fermez les yeux, à l’heure de votre nuit, vous pourrez aussi les goûter, les voir et les caresser. Quand elles prennent vie, il leur vient une âme, il leur vient des mots. Elles peuvent chanter pour illuminer vos jours. Les marrons vous le diront avant de s’éloigner de mon étang pour rejoindre les terres de Sienne ou celles qui ont brûlé… Oui, qu’on me laisse retrouver les charmes colorés de mon enfance !

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Le lustre

Esther allait finir sa barbe à papa tandis que sa cousine disparaissait sous la chantilly de sa gaufre.
– Che penche que che luchtre va tomber.
– Ne parle pas la bouche pleine, Clémence, c’est impoli.
– Pour toi ché fachile, cha fond dans la bouche.

On les avait laissées pénétrer dans ce lieu à condition de terminer expressément leurs gourmandises avant de franchir la porte principale de la grande salle. Esther avait l’impression que le nuage sucré n’en finissait pas de repousser sur le bâton. Clémence, perdue dans la crème, ne parvenait pas à se régaler. Le magnifique lustre accroché dans la majestueuse entrée du musée lui fichait la trouille. Elle n’osait plus en parler, même la bouche pleine, de peur de provoquer sa chute. Elle le surveillait d’un œil qui peinait à émerger de l’imposante pâtisserie.
– Ton père ne devrait pas tarder à arriver. On va se faire gronder s’il nous trouve ici à nous goinfrer, dit Esther, plus inquiétée par les phénomènes qui se déroulaient que par les éventuelles réprimandes de son oncle.
– Chais pas, tu me barbes avec mon père et ta fachon de parler. Occupe-toi de ta barbe, et, dis-donc, on a l’impréchion qu’elle commenche à te barber auchi ! s’esclaffa Clémence.

Elle rit de ses vilains jeux de mots, éclaboussant de crème blanche, Esther et le marbre étincelant du sol où toutes deux commençaient à s’engluer. En l’espace de ces quelques secondes elle oublia la menace du lustre. Les petites gourmandes ne comprenaient en rien ce scénario qui leur semblait virer au cauchemar. D’habitude les bonbons c’est trop bon. Ça disparaît vite. On en désire toujours plus. Ce n’est pas quelque chose qui revient ou qui repousse sans qu’on en ait envie.

Le père de Clémence leur avait dit d’entrer les premières. Il allait vite les rejoindre. Il les avait laissées au coin de la rue. L’accès du musée était gratuit pour les enfants, elles avaient donc pu s’offrir leurs délices avec l’argent qu’il leur avait remis.

Mais il n’arrivait pas ; gaufre et barbe à papa ne voulaient pas se finir, petites semelles commençaient à se coller au sol et lustre menaçait toujours de tomber, aux yeux de Clémence. Pour Esther, le plus étrange aussi, c’est que le musée paraissait vide. Plus personne à l’entrée pour accueillir d’éventuels visiteurs, qui, à bien y regarder, n’existaient pas. En arrivant elles étaient profondément absorbées par leur dégustation, oublieuses des consignes et interdictions données par leur parent et peu intéressées par les beautés de l’endroit.

Esther réalisait maintenant, et tout à la fois, l’ampleur de leur désobéissance, la belle qualité du marbre froid, l’étincellement du lustre mais aussi l’absence totale de tout autre ornement. Quant aux sensations physiques, inutile de dire qu’elles ajoutaient à ses effroyables constats une touche de terreur. Mais surtout pas un seul mot à Clémence qu’un rien perturbait et puis c’était elle la plus grande ! Il lui arrivait soudain une auréole de sagesse bien lourde à porter. Ses pieds étaient scellés au sol et sa cousine était toute blanche. Elle n’avait jamais remarqué à quel point elle était jolie. En cet instant toutes les émotions se confondaient et son cœur durcissait : plus de peurs ni de désirs, le néant l’absorba.

Aujourd’hui, on peut admirer leurs gracieuses statues se régalant de gaufre et de barbe à papa au musée des arts gourmands sous un lustre bien accroché, mais la visite est payante pour tous.

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