Le fleuve

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Le plus simple avec l’amour, c’est de ne pas trop comprendre ce que c’est. C’est pourquoi, en rentrant ce soir, elle dépose sa tête sur le meuble de l’entrée à côté de ses clés. Elle enfile son pyjama de soie. Elle s’allonge sur le canapé bleu, elle en caresse le tissu sans gourmandise et sans façons. Elle ne sent pas la douceur de l’air. Sans fermer les yeux qu’elle a abandonnés à son visage, elle s’endort sans heurts, sans prise de tête et sans rêve.

Demain, elle constatera que nul pli n’aura altéré ses traits. Elle passera sûrement les doigts dans ses cheveux pour les regonfler un peu et puis elle ira se promener avec son histoire.

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C’est ainsi qu’on la retrouve de bon matin, marchant le long du fleuve à qui elle confie ses pensées :

« Toi tu es bien tranquille, tu te la coules douce. De temps en temps tu t’assèches comme je sèche mes larmes. Tiens je n’ai pas pris mon mouchoir, où avais-je la tête ?

Toi fleuve, tu ne tombes pas amoureux, tu en as de la chance. En même temps tu ne connais pas l’ivresse, c’est dommage.

Je peux te poser une question, fleuve ? Ai-je bien fait de le quitter ? Tu ne me réponds pas, tu as bien raison. La raison n’est pas l’amour parce qu’avec raison tu peux dire non à tous les boniments. Par contre quand tu aimes, tu ronronnes bêtement aux moindres mots tendres.

Peut-être que je me trompe, peut-être que tu pleures. Je dis ça à cause de toute cette eau qui court à la mer, à l’amer aussi, va savoir ! Tu le fais discrètement. On ne se rend compte de rien.

On te trouve beau, on se baigne dans ton sillage, on y pêche des gardons et ce n’est pas péché. On te salit aussi. Comment peux-tu supporter tous ces déchets qu’on te jette à la face comme des injures ? On dit t’aimer et on ne prend pas soin de toi. On peut même se montrer très distant et s’en foutre de ce que tu traverses.

Dis-moi, est-ce que je l’aime, est-ce que je ne l’aime plus ? On pèse tout sur les plateaux, les bons et les mauvais moments. C’est cliché ou bateau.

Tiens, il y a une barque abandonnée, est-ce que ça la rend triste ? Est-ce que la personne qui a fait ça culpabilise ?

Mon pauvre fleuve, ne puis-je me promener tranquillement sans t’envahir de tous mes mots et de tous mes maux !

J’ai hâte de me débarrasser de cette tête trop lourde, vite rentrons. »

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L’étang

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Extraordinaire ou pas, voici l’histoire d’Olivier Mangepain né en 1869. Ses parents avaient été juste assez riches pour lui offrir d’humbles études de lettres. Leur décès, à l’automne 1889 avait mis fin à ce luxe estudiantin dont il jouissait, moyennant de menus travaux dans une imprimerie. Son esprit romanesque voulait qu’il devienne écrivain et dans ce milieu où il exerçait de modestes et gentils talents auprès de l’imprimeur, on eut pitié de lui.

Il fut alors recueilli par la baronne de Montrésor. C’était une femme âgée, veuve acariâtre et mécène au cœur de pierre qui aimait les jeunes gens. Il ne se sentait pas à l’aise dans cette maison où l’œil puissant et inquisiteur de la baronne le suivait partout. Il s’enfermait dans sa chambre mansardée sous le toit de l’imposante demeure. La petite bonne Victoire s’annonçait à sa porte dans un langage codé pour lui apporter ses repas car la veuve avait tenté, à maintes reprises, de faire irruption dans son intimité. Pour s’isoler et se protéger, il prétextait la migraine ou le jaillissement magique de l’écriture dont il ne fallait pas taire le flot.

Le pauvre garçon se sentait prisonnier dans cette cage dorée. Il craignait la colère et l’impatience de sa tortionnaire. Il avait voulu fuir mais sans un sou, cela lui avait semblé aussi dangereux que les foudres de cette dernière. Au moins avait-il le couvert, une chambre aux draps frais, des vêtements propres et des sels délicieusement parfumés. Pour aller au bain, d’ailleurs, ce n’était pas chose aisée ; il fallait attendre le signal de Victoire qui signifiait que la baronne avait été emportée par ses vapeurs d’opium dans un sommeil de plomb.

Olivier, dans ce luxe carcéral, enfermé dans sa chambre et en lui-même, rêvait de liberté. Il regardait souvent à la fenêtre le spectacle d’une campagne flanquée d’un bois ardent. Certains jours il apercevait Victoire et Lune, la lingère. Elles devenaient deux taches de lumière qui se mouvaient dans l’herbe. Leur maîtresse avait dû leur donner ces robes usagées qu’elles revêtaient les jours de congé. Les dames blanches couraient parfois vers le bois. Il les imaginait alors jouant avec les branches et se baignant dans l’étang.

Il rêvait aussi à l’amour, un amour pur et romantique ! Victoire était très jolie mais Lune l’intriguait. Il ne l’avait jamais vue de près comme il n’avait jamais vu l’astre non plus. Son prénom lui semblait un excellent présage.

Dans son cahier, il déversait des poèmes longs et ténébreux ou tendres et lumineux. Il était souvent distrait par ses pensées. Je suis dans la lune se disait-il et ça le faisait sourire… ou pleurer.

Victoire devint sa triste confidente. Victoire qui voulait le rendre heureux, qui le rassurait en lui contant que Lune viendrait dès son retour d’Angleterre où la baronne l’avait envoyée. Un pieux mensonge. En fait la lingère s’était amourachée du palefrenier. Victoire aimait Olivier depuis le jour de son arrivée. La petite bonne tomba gravement malade… Le chagrin et la phtisie conjugués.

Elle ne venait plus gratter à sa porte, elle ne venait plus écouter ses poèmes. Elle se mourait. Lune l’avait remplacée pour le servir, une lune qui lui parût bien fade, une Lune qui lui révéla l’amour de la vibrante Victoire.

Quand elle était partie, il s’était enfoncé dans le bois sombre en implorant les cieux de lui accorder la vie éternelle auprès de la petite bonne. Il s’en était allé noyer son infortune et son chagrin dans les profondeurs de l’étang.

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Le mouchoir

 

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Il est assis sur son mouchoir au milieu du parc depuis deux heures. Il a décidé que c’était enfin le jour de regarder le monde et ses canards. C’est un grand lieu tout vert, avec des pâquerettes, du gazon, des bancs, des gens et des pancartes. Là où il est installé c’est écrit qu’il est interdit de marcher. Ça tombe bien puisqu’il est assis. Il ne veut pas avoir les fesses de son pantalon blanc toutes vertes alors il a pris ce petit bout de tissu à carreaux que Solange a glissé dans sa poche. Il l’a posé bien à plat dans l’herbe. Solange c’est sa femme.

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C’est beau, ah ce que c’est beau ici ! Ah comme ça fait plaisir de s’asseoir sur le mouchoir de Solange ! C’est pas un ange mais elle a de bonnes intentions. Il faudrait quand-même que je divorce. Changer les habitudes, c’est bien. C’est comme aller au parc quand on n’y est jamais allé. Tiens, en rentrant, je lui ferai ma proposition. Je m’agenouillerai à ses pieds, je la regarderai sans amour et lui tendrai son mouchoir verdi en lui faisant ma déclaration : Solange, oh Solange, veux-tu me « dépouser » ? C’est marrant ça ! Mais où sont les canards ? Bon il me reste les pâquerettes à « ésépaler » : je t’aime, un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout… Et bin oui Solange, je t’aime plus du tout ! C’est fini entre nous, tralala ! Je commence à me sentir léger, léger. Faudrait que je m’envole pour chercher où sont les canards dans ce parc. Je ferme les yeux… et bin non pas d’envol. On m’a volé, on m’a pris mon p’tit plaisir. C’est Solange ! elle a dû me lancer un sort. Il est quelle heure ? Oh flûte, je devais passer prendre le pain !

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– Et bien c’est à cette heure-ci que tu rentres Albert ?

– Oui ma Solange, il y avait des embouteillages et…

– T’es allé où ?

– Au marché d’Aligre !

– Et t’as pas trouvé de baguette ?

– Y en avait plus mais regarde, j’ai pas perdu le mouchoir.

– Faut te faire soigner Albert, ça va plus du tout, ça fait trois heures que t’es parti !

– Oh ma chérie, pardonne-moi, je ne le ferai plus.

– Tu ne feras plus quoi ? Tu me fais peur là !

– Je ferai le ménage, la cuisine, la vaisselle. Je viderai les poubelles.

– Tu ne feras plus quoi Albert ?

– Oh Solange, ma douce, mon cœur, ne me quitte pas !

– Ouais, va mettre la table, on en reparlera plus tard, le poulet va cramer.

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Attendre et revenir

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-Attendez… Revenez demain !

-Soyez plus précis, je dois attendre ou revenir ou attendre pour revenir demain ou encore attendre je ne sais pas quoi pour que vous finissiez par me dire de revenir ?

-Revenez demain, c’est clair non ?

-Oui, on ne peut plus clair !

Il en a ras le bol de revenir. Et s’il restait assis là parmi ceux qui attendent ? Non, il doit rentrer sinon Félicia va s’inquiéter. Il a pensé à elle car dans la salle il y en a une qui lui ressemble. Entre deux âges et deux sièges occupés, elle tricote.  La pelote de laine est tombée, elle a roulé sous la chaise. Elle ne la ramasse pas, elle pleure. Elle pleure en tricotant ou elle tricote en pleurant ? Il hésite. Ce qui est sûr, c’est qu’elle attend en pleurant. Pourtant est-ce que c’est vraiment ça ? Peut-être qu’il se trompe, sait-on ce que les gens ont dans leur tête quand ils en ont encore une ! Oui, à quoi elle peut bien songer cette pauvre femme ? Et Félicia qui l’attend ! Tout le monde attend dans cette histoire, n’est-ce pas lassant ?

Il en a ras le bol de revenir et pourtant il n’a rien à bouffer dans son assiette. Et Félicia non plus et la tricoteuse pleureuse certainement pas plus. Elle a peut-être une seule boule de laine qu’elle traficote chaque jour comme Pénélope qui défait son ouvrage pour attendre Ulysse.

Il en a ras le bol d’attendre, c’est long comme un jour sans pain ! Ça c’est de l’humour, il lui en reste encore un peu. C’est pas avec une seule boule qu’elle va pouvoir se faire une écharpe et l’hiver va arriver. Le petit gars qui attend dehors lui a dit hier : « Ça va bientôt nous tomber dessus ». La femme entre deux âges se lève et avance au guichet. Elle a abandonné son tricot mais pas ses larmes. Elle a laissé la laine. On peut dire qu’elle a perdu la boule. Pourvu que Félicia ne la perde pas ! Il se demande ce qu’il fait encore là.

Il en a ras le bol de revenir. C’est peut-être pour ça qu’il reste encore un peu, pour avoir l’impression de ne pas revenir de sitôt. Et s’il s’allongeait au sol pour faire la grève de la faim ? C’est nul cette idée, il est déjà à la diète et tout le monde s’en fout ! La pleureuse revient vers la chaise. Elle s’assied sur son tricot, elle sort un mouchoir rabougri de sa poche pour absorber le ruissellement continu qui inonde ses joues. Elle ne pourra pas se moucher, c’est terrible ! Il a envie d’aller vers elle mais pour lui dire quoi ? Et puis le malheur, il en a plein les bottes. Ha s’il en avait de sept lieues, il filerait voir Félicia en un clin d’œil et lui dirait de ne pas s’en faire : il doit repartir aussitôt, il ne doit pas s’absenter trop longtemps, il doit surveiller cette femme. C’est comme s’il se sentait responsable d’elle à force de l’avoir tant regardée. Qu’est-ce qu’il y a d’autre à faire ici, hein, à part attendre, regarder, revenir et pleurer I

Il en a ras le bol de revenir, c’est ce à quoi il pense. La pleureuse qui déverse des torrents de larmes s’est encore levée. Elle passe devant lui sans le voir, ses yeux sont déjà occupés. Elle va aussi passer devant le petit gars qui lui dira qu’il va neiger bientôt. Elle n’a rien pris, juste son mouchoir mais pas son travail. Il n’ose pas toucher à ça, c’est trop sacré ! C’est le dur labeur d’une pauvre femme qui tricote sans tricoter et qui a fini par en perdre la boule !

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La fête

Hortense Remington

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À 11h10, ça dansait sur la place, ça flirtait dans les coins ombragés et ça sentait la sueur joyeuse sous un soleil de plomb. On avait mis le bel habit, celui qu’on portait aux mariages, aux baptêmes et aussi aux enterrements puisqu’on en n’avait qu’un seul. On le prêtait, à l’occasion, à celui qui n’avait rien et qui habitait à côté, et qui, ma foi, était bien aimable.  C’était ça la charité, le curé le disait à la messe. Il en balançait de ces vérités le curé !

Certaines fichaient la trouille mais les gamins du village s’en fichaient bien. Les garçons du catéchisme zieutaient les filles qui ricanaient joliment dans leurs carcans amidonnés. Les plus audacieux, c’étaient ceux qui servaient la messe … ou plutôt le curé. Ça les faisait bien rigoler de remplacer le sang du Christ par une vinasse au vinaigre. Ils savaient comment ouvrir l’habitacle où…

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Les valises

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Léonard et Alice forment un tout jeune couple. Ils se sont rencontrés il y a quatre mois. Quoi de mieux qu’un voyage pour partager des aventures, de futurs souvenirs et se connaître un peu plus ? Leur choix s’est porté sur l’Inde.

Pour Léonard, c’est un pays qui ne donne pas dans la demi-mesure, un pays qui vient vous cueillir au fond des tripes. C’est le lieu des contrastes entre pauvreté et richesses. Il veut découvrir ce mélange des contraires comme une leçon d’énergie. Pour lui ce sera un voyage initiatique.

Alice est plus réservée dans ses propos. Pour elle ce sera surtout un voyage à la découverte de Léonard (qui n’est pas très pressé de s’installer avec elle). Ça, elle s’est bien gardée de lui avouer. Certes elle a hâte de contempler un monde riche en saveurs et en couleurs avec l’élégance des saris et la majesté de l’architecture mais elle a peur d’y voir trop de misère. Il lui avait expliqué que c’est une dualité intéressante et complexe : celle de la dureté et de la beauté. Elle n’avait rien répondu. L’essentiel était de partir avec lui dans un pays plein de surprises.

 

Les voici arrivés à l’aéroport de Delhi où ils attendent leurs bagages au bord du tapis roulant.

–  Léonard, je vois pas nos valises.

–  Cool, relax, elles vont arriver.

Non, pas relax ! elle vient de se taper neuf heures d’avion. Elle n’a pas fermé l’œil pendant qu’il ronflait. Elle veut juste récupérer ses affaires, aller à l’hôtel et prendre une douche. Et puis il y a ce pénible décalage horaire et pas de bagages en vue !

–  Oh Léonard, c’est foutu !

–  Non, pas foutu, c’est un signe.

–  Le signe de quoi ? T’es dingue !

–  Ça veut dire, Alice, qu’il faut se défaire des biens matériels et puis que c’est le début de l’aventure.

–   Puer dans ses fringues de la veille, c’est ça l’aventure ? Et bien on pouvait rester à Paris et pas se laver pendant huit jours, ça aurait coûté moins cher.

–   Oh lala, quelle rabat-joie ! Profite de l’instant, on est à Delhi ma vieille.

–  Profiter de l’instant ? Tu dis vraiment n’importe quoi et je suis pas ta vieille ! Je veux mes affaires : ma brosse à dents, mes savons, mes crèmes, mon parfum, ma lingerie, mes habits propres, mon pyjama et Sacha !

–  Sacha ? C’est qui celui-là ? Tu as un autre mec dans ta valise ?

Il sourit. Il se dit qu’elle doit être vraiment fatiguée et en même temps, il craint une scène. Ça, il ne le supportera pas !

–  C’est mon ours en peluche. Tu peux pas comprendre ! C’est le lien avec ma famille, je l’ai depuis mes quatre ans. C’est le témoin de mon enfance, c’est ma mascotte, mon porte-bonheur, mon doudou quoi !

–  Pour ce qui est de ne pas comprendre, en effet, je ne comprends rien. Tu es bizarre comme fille. Moi tu sais, j’essaie de me détacher, de me débarrasser des trucs inutiles et toi tu me dis que tu vas mourir parce que tu n’as pas ta peluche !

Alice se sent mal, elle n’avait pas l’intention de lui révéler qu’elle se balade avec son ours. Le mélange de fatigue et de colère l’a fait trop parler, elle regrette. La réaction de Léonard lui paraît cependant dure et déplacée. Elle le savait un peu illuminé mais pas insensible. C’est encore une déception à avaler. Elle pleure.

–  J’ai jamais dit que j’allais mourir, j’ai de la peine, c’est tout.

–  Bon regarde, on est en vie ! l ‘avion ne s’est pas écrasé et on est en Inde, qu’est-ce que tu veux de plus ?

–  Ma valise !

À partir de ce moment, rien ne va plus pour Léonard, il se dit qu’elle va lui prendre la tête et lui ruiner ses projets. Alice, elle, ne comprend pas pourquoi il ne la comprend pas. Elle n’est pas compliquée, il lui suffit d’un minimum de confort et de sollicitude. Si seulement il lui avait dit que ce serait lui qui remplacerait son ours… ça l’aurait détendue, elle aurait même ri. Bon d’accord, elle n’aurait pas dû faire sa crise avec ses histoires de bagages. Elle ne s’est pas montrée sous son plus beau jour. Elle va faire des efforts, elle l’aime. Au diable les valises !  On leur a dit qu’elles étaient aux Émirats arabes et qu’ils pourraient les récupérer dans trois jours. Ils font donc quelques emplettes et en fait, ça l’amuse.

Le lendemain, elle découvre des cafards énormes dans la douche, elle veut changer de chambre. Pour Léonard ce sont des insectes inoffensifs qui ont le droit de vivre !

Il propose de se promener en ville et de louer une voiture pour faire un circuit, elle souhaiterait plutôt des excursions en autocar, avec un guide. Il voudrait explorer tout de suite le pays, elle préférerait se reposer et profiter de la piscine de l’hôtel en attendant l’arrivée des bagages.

Léonard affiche une mauvaise humeur grandissante et Alice une bouleversante tristesse, proche de l’angoisse. Elle lui propose que chacun fasse à sa guise et qu’ils se retrouvent le soir pour partager le meilleur.

–  Ton meilleur n’est pas mon meilleur Alice, il vaut mieux nous séparer.

Son coeur reçoit une décharge. Elle ne sait plus comment réagir.

–  Oh Léonard, je pense que tu ne m’aimes pas. Tu ne m’acceptes pas comme je suis.

–  Et toi, est-ce que tu m’acceptes ?

–  L’amour ça pourrait pas être un compromis ?

–  Le véritable amour, Alice, c’est dans le détachement qu’il opère.

–  C’est trop dur, je veux rentrer chez moi !

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Les tulipes blanches

 

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Elle va chez Fernand. Jusqu’à maintenant, elle a toujours réussi à décliner son invitation avec un prétexte bidon : le rhume, la grand-mère machin qui a fait une chute, le chien qui a la varicelle, le plombier, le vitrier et l’électricien qui doivent passer (chacun leur tour), la réunion Tupperware, celle du syndic, du curé et patati et patata… Mais là, d’un seul coup, plus rien ne lui est venu alors elle a dit : « oui oui, je viendrai » et elle s’en est mordu la langue. C’est bête mais c’est comme ça et ça fait bougrement mal !

Elle a toujours appréhendé d’aller chez Fernand. Il est très gentil, c’est juste qu’elle n’aime pas sa coiffure à la Saint Thomas d’Aquin. Chez lui tout doit être en formica, avec une moquette vert caca, des lampadaires à franges et des paysages gnangnan sur les murs. Elle se dit que ce sera un mauvais moment à passer et qu’après elle ira se confesser à cause de toutes ses mauvaises pensées et de ses mensonges. Il lui dira sûrement que c’est lui qui a peint les niaiseries et elle s’exclamera : « Comme c’est joli ! »

Elle ne se presse pas trop. Elle a chaud. Elle a acheté des tulipes rouges et deux éclairs au café. Il sera content et elle culpabilisera moins. C’est sûr, il n’aura pas de vase, elle aurait mieux fait de prendre une Saint-Paulia en pot. Il n’aura pas de petites assiettes à dessert non plus ; des chocolats auraient mieux fait l’affaire. Bon et puis ce ne sera pas de sa faute à elle, après tout.

La voilà en bas d’un escalier vétuste. Pourvu qu’il ne s’écroule pas sur son passage. Elle monte péniblement et sonne à la porte numéro 59. Une pancarte sous la sonnette indique « Attention chat méchant ! ». Le pauvre homme est débile en plus !

Elle l’a rencontré il y a quatre mois, au square. Assise sur un coin de banc, elle se remettait d’une marche un peu trop rapide. Au bout de quelques courtes minutes, elle avait entendu : « Il se pourrait bien qu’il neige aujourd’hui ». Ouais, pas terrible comme approche !  Cependant il faut être sympa avec son prochain, alors elle lui avait répondu  quelques autres banalités. S’il n’avait pas parlé, elle n’aurait même pas remarqué sa présence. Depuis lors, ils se revoyaient parfois sur ce banc pour discuter de la pluie, du vent, du froid, du soleil et du réchauffement climatique. Il s’était mis à  lui apporter un petit quelque chose et un jour de neige, il l’avait même invitée à boire un chocolat au Thermidor.

Pour l’instant son cœur bat la chamade et Fernand ouvre la porte : « Oh comme je suis heureux Amanda, je n’y croyais plus ! Entrez je vous prie. » Et elle non plus n’y croit plus, c’est pas du tout comme prévu. D’abord ça sent bon l’encaustique et le gâteau qu’on vient de sortir du four et mazette, il y a une bien jolie commode. Ça la dépasse. Bon, elle n’a pas tout vu.

Elle lui tend ses présents. Il la remercie et la fait entrer dans un vaste séjour où tout est blanc. Les murs, le plancher, les meubles, les rideaux sont d’un blanc Sainte Vierge. Des tulipes blanches, dans un vase (pardi) semblent lui souhaiter aussi la bienvenue. Ouah, ouah, ouah, on dirait le paradis et c’est peut-être Saint Thomas d’Aquin en personne qui lui a ouvert la porte ! Elle se pince très fort. Tout semble à sa place chez elle.

Il l’invite à s’enfoncer dans un fauteuil d’où elle ne pourra peut-être pas s’extirper. Tant pis. Elle balade son regard partout et tombe sur un tableau signé Picasso. Ses yeux et son cœur n’en reviennent pas ! Elle demande : « C’est vous qui l’avait peint ? » Ça c’est la phrase qu’elle avait préparée en chemin et qui ne colle pas à la réalité. Le temps qu’elle s’en rende compte, il est trop tard. Il est assis en face d’elle, dans le canapé immaculé et lui répond avec bienveillance :

– Oh Amanda, quel humour !

– Mon cher Fernand, tant de beautés m’honorent et m’affaiblissent, puis-je me reposer un instant ? Mon cœur me fait des soucis.

Très inquiet, Fernand l’accompagne dans une chambre où tout respire un luxe discret qui finit de l’achever. Elle s’installe sur un lit diablement confortable et ferme les yeux. Quand elle les rouvre, rien n’a changé sauf que Fernand n’est plus seul à bord de l’imposante demeure. Il a appelé un médecin. Elle a tant de vilénies sur la conscience, c’est un prêtre qu’elle aurait mieux aimé voir !

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