Gloria

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Peut-être vais-je revoir Gloria ?

Ce matin-là, elle m’a fait dire que je ne l’aimais plus et qu’il y en avait une autre. J’ai même ajouté que ce n’était pas la peine de me demander son nom. Tout ceci est classique, j’en conviens. Je n’ai pas la prétention d’avoir été original, j’ai juste été très fatigué.

J’ai commencé les aventures quand elle a considéré ce fait comme établi. Sa jalousie maladive m’a conduit là où je n’avais jamais eu idée d’aller. J’ai alors connu beaucoup de femmes parmi celles qui m’entouraient. Autrement dit,  celles qui voulaient une promotion, un parfum ou un bijou. Celles qui étaient trop maquillées, trop courtement vêtues, trop échancrées, trop évidentes. Celles qui avaient l’atout de la jeunesse mais dont l’âme était flétrie.

En fait, elles délassaient tout le monde, on riait d’elles dans les couloirs.  Elles ne me prenaient pas beaucoup de temps. Elles m’ont juste soutiré quelques signatures sans importance ou coûté un peu d’argent. Je jouais à faire semblant d’être séduit par ces créatures ordinaires. Je jouais surtout au poker et pourtant ce n’est pas là où j’ai tout perdu.

Violette est assise sur ma tombe, le visage défait de douleur. Tous ses fards se sont fondus dans un masque grotesque. Elle me fait pitié. Pauvre être qui erre dans la vie comme j’erre au Père Lachaise. On va encore me juger, j’attends le verdict. Cette fois je n’ai rien à dire, on sait tout de moi et de mes actes. Pas besoin d’avocat ni de grâce présidentielle.

J’ai appris que c’est elle qui a tué ma femme. Elle est venue chez moi ce soir-là, très tard, sous le prétexte de déposer un dossier à mon intention. Gloria ne s’est pas méfiée, elle m’imaginait une maîtresse raffinée et distinguée.  Une fois introduite dans le salon, Violette lui a fracassé le crâne avec une pierre jetée plus tard dans la Seine.

Elle a été ma dernière sous-assistante, ma dernière fausse conquête et ma vraie perte. Je la voyais aussi misérable que les autres, aussi intéressée. Ses charmes étaient tout autant criards que ceux des précédentes. J’étais las, préoccupé, peu disponible. Je n’ai pas vu sa folie. Elle a construit un roman où Gloria ne devait plus figurer.

Ma compagne est morte le jour où, poussé par la colère, j’ai claqué la porte pour fuir ce que je venais de lui dire. Un cauchemar, n’est-ce pas ?

C’est moi qui ai subi la peine capitale. J’ai avoué ce crime à la police comme j’ai confirmé une liaison à Gloria, par lassitude et par détresse.

J’étais un homme méprisable, au bout du rouleau avec des mobiles crédibles et un alibi peu recevable puisque je traînais les bars cette nuit-là. On a considéré cette affaire aussi banale que l’histoire que vous lisez, mais c’est la mienne. C’est peut-être celle d’un homme au bord de la faillite et sans morale : Il a une femme très riche, il est son seul héritier. Ses collègues connaissent ses frasques. Ses voisins sont témoins de ses absences et des larmes de sa belle épouse. Leurs amis pensent qu’elle est dépressive. C’est la face visible de l’iceberg. Dans mon histoire, nul sur terre ne sait à quel point elle me pourrissait la vie, cependant je n’ai jamais cessé de l’aimer.

Maintenant c’est l’heure de quitter ce monde et de laisser Violette barbouiller le marbre de ses larmes noires et indécentes. On m’a accordé de revoir Gloria. Je suis enfin libre et aux anges, je sais qu’elle embellira ma mort.

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