Attendre et revenir

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-Attendez… Revenez demain !

-Soyez plus précis, je dois attendre ou revenir ou attendre pour revenir demain ou encore attendre je ne sais pas quoi pour que vous finissiez par me dire de revenir ?

-Revenez demain, c’est clair non ?

-Oui, on ne peut plus clair !

Il en a ras le bol de revenir. Et s’il restait assis là parmi ceux qui attendent ? Non, il doit rentrer sinon Félicia va s’inquiéter. Il a pensé à elle car dans la salle il y en a une qui lui ressemble. Entre deux âges et deux sièges occupés, elle tricote.  La pelote de laine est tombée, elle a roulé sous la chaise. Elle ne la ramasse pas, elle pleure. Elle pleure en tricotant ou elle tricote en pleurant ? Il hésite. Ce qui est sûr, c’est qu’elle attend en pleurant. Pourtant est-ce que c’est vraiment ça ? Peut-être qu’il se trompe, sait-on ce que les gens ont dans leur tête quand ils en ont encore une ! Oui, à quoi elle peut bien songer cette pauvre femme ? Et Félicia qui l’attend ! Tout le monde attend dans cette histoire, n’est-ce pas lassant ?

Il en a ras le bol de revenir et pourtant il n’a rien à bouffer dans son assiette. Et Félicia non plus et la tricoteuse pleureuse certainement pas plus. Elle a peut-être une seule boule de laine qu’elle traficote chaque jour comme Pénélope qui défait son ouvrage pour attendre Ulysse.

Il en a ras le bol d’attendre, c’est long comme un jour sans pain ! Ça c’est de l’humour, il lui en reste encore un peu. C’est pas avec une seule boule qu’elle va pouvoir se faire une écharpe et l’hiver va arriver. Le petit gars qui attend dehors lui a dit hier : « Ça va bientôt nous tomber dessus ». La femme entre deux âges se lève et avance au guichet. Elle a abandonné son tricot mais pas ses larmes. Elle a laissé la laine. On peut dire qu’elle a perdu la boule. Pourvu que Félicia ne la perde pas ! Il se demande ce qu’il fait encore là.

Il en a ras le bol de revenir. C’est peut-être pour ça qu’il reste encore un peu, pour avoir l’impression de ne pas revenir de sitôt. Et s’il s’allongeait au sol pour faire la grève de la faim ? C’est nul cette idée, il est déjà à la diète et tout le monde s’en fout ! La pleureuse revient vers la chaise. Elle s’assied sur son tricot, elle sort un mouchoir rabougri de sa poche pour absorber le ruissellement continu qui inonde ses joues. Elle ne pourra pas se moucher, c’est terrible ! Il a envie d’aller vers elle mais pour lui dire quoi ? Et puis le malheur, il en a plein les bottes. Ha s’il en avait de sept lieues, il filerait voir Félicia en un clin d’œil et lui dirait de ne pas s’en faire : il doit repartir aussitôt, il ne doit pas s’absenter trop longtemps, il doit surveiller cette femme. C’est comme s’il se sentait responsable d’elle à force de l’avoir tant regardée. Qu’est-ce qu’il y a d’autre à faire ici, hein, à part attendre, regarder, revenir et pleurer I

Il en a ras le bol de revenir, c’est ce à quoi il pense. La pleureuse qui déverse des torrents de larmes s’est encore levée. Elle passe devant lui sans le voir, ses yeux sont déjà occupés. Elle va aussi passer devant le petit gars qui lui dira qu’il va neiger bientôt. Elle n’a rien pris, juste son mouchoir mais pas son travail. Il n’ose pas toucher à ça, c’est trop sacré ! C’est le dur labeur d’une pauvre femme qui tricote sans tricoter et qui a fini par en perdre la boule !

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La fête

Hortense Remington

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À 11h10, ça dansait sur la place, ça flirtait dans les coins ombragés et ça sentait la sueur joyeuse sous un soleil de plomb. On avait mis le bel habit, celui qu’on portait aux mariages, aux baptêmes et aussi aux enterrements puisqu’on en n’avait qu’un seul. On le prêtait, à l’occasion, à celui qui n’avait rien et qui habitait à côté, et qui, ma foi, était bien aimable.  C’était ça la charité, le curé le disait à la messe. Il en balançait de ces vérités le curé !

Certaines fichaient la trouille mais les gamins du village s’en fichaient bien. Les garçons du catéchisme zieutaient les filles qui ricanaient joliment dans leurs carcans amidonnés. Les plus audacieux, c’étaient ceux qui servaient la messe … ou plutôt le curé. Ça les faisait bien rigoler de remplacer le sang du Christ par une vinasse au vinaigre. Ils savaient comment ouvrir l’habitacle où…

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Les valises

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Léonard et Alice forment un tout jeune couple. Ils se sont rencontrés il y a quatre mois. Quoi de mieux qu’un voyage pour partager des aventures, de futurs souvenirs et se connaître un peu plus ? Leur choix s’est porté sur l’Inde.

Pour Léonard, c’est un pays qui ne donne pas dans la demi-mesure, un pays qui vient vous cueillir au fond des tripes. C’est le lieu des contrastes entre pauvreté et richesses. Il veut découvrir ce mélange des contraires comme une leçon d’énergie. Pour lui ce sera un voyage initiatique.

Alice est plus réservée dans ses propos. Pour elle ce sera surtout un voyage à la découverte de Léonard (qui n’est pas très pressé de s’installer avec elle). Ça, elle s’est bien gardée de lui avouer. Certes elle a hâte de contempler un monde riche en saveurs et en couleurs avec l’élégance des saris et la majesté de l’architecture mais elle a peur d’y voir trop de misère. Il lui avait expliqué que c’est une dualité intéressante et complexe : celle de la dureté et de la beauté. Elle n’avait rien répondu. L’essentiel était de partir avec lui dans un pays plein de surprises.

 

Les voici arrivés à l’aéroport de Delhi où ils attendent leurs bagages au bord du tapis roulant.

–  Léonard, je vois pas nos valises.

–  Cool, relax, elles vont arriver.

Non, pas relax ! elle vient de se taper neuf heures d’avion. Elle n’a pas fermé l’œil pendant qu’il ronflait. Elle veut juste récupérer ses affaires, aller à l’hôtel et prendre une douche. Et puis il y a ce pénible décalage horaire et pas de bagages en vue !

–  Oh Léonard, c’est foutu !

–  Non, pas foutu, c’est un signe.

–  Le signe de quoi ? T’es dingue !

–  Ça veut dire, Alice, qu’il faut se défaire des biens matériels et puis que c’est le début de l’aventure.

–   Puer dans ses fringues de la veille, c’est ça l’aventure ? Et bien on pouvait rester à Paris et pas se laver pendant huit jours, ça aurait coûté moins cher.

–   Oh lala, quelle rabat-joie ! Profite de l’instant, on est à Delhi ma vieille.

–  Profiter de l’instant ? Tu dis vraiment n’importe quoi et je suis pas ta vieille ! Je veux mes affaires : ma brosse à dents, mes savons, mes crèmes, mon parfum, ma lingerie, mes habits propres, mon pyjama et Sacha !

–  Sacha ? C’est qui celui-là ? Tu as un autre mec dans ta valise ?

Il sourit. Il se dit qu’elle doit être vraiment fatiguée et en même temps, il craint une scène. Ça, il ne le supportera pas !

–  C’est mon ours en peluche. Tu peux pas comprendre ! C’est le lien avec ma famille, je l’ai depuis mes quatre ans. C’est le témoin de mon enfance, c’est ma mascotte, mon porte-bonheur, mon doudou quoi !

–  Pour ce qui est de ne pas comprendre, en effet, je ne comprends rien. Tu es bizarre comme fille. Moi tu sais, j’essaie de me détacher, de me débarrasser des trucs inutiles et toi tu me dis que tu vas mourir parce que tu n’as pas ta peluche !

Alice se sent mal, elle n’avait pas l’intention de lui révéler qu’elle se balade avec son ours. Le mélange de fatigue et de colère l’a fait trop parler, elle regrette. La réaction de Léonard lui paraît cependant dure et déplacée. Elle le savait un peu illuminé mais pas insensible. C’est encore une déception à avaler. Elle pleure.

–  J’ai jamais dit que j’allais mourir, j’ai de la peine, c’est tout.

–  Bon regarde, on est en vie ! l ‘avion ne s’est pas écrasé et on est en Inde, qu’est-ce que tu veux de plus ?

–  Ma valise !

À partir de ce moment, rien ne va plus pour Léonard, il se dit qu’elle va lui prendre la tête et lui ruiner ses projets. Alice, elle, ne comprend pas pourquoi il ne la comprend pas. Elle n’est pas compliquée, il lui suffit d’un minimum de confort et de sollicitude. Si seulement il lui avait dit que ce serait lui qui remplacerait son ours… ça l’aurait détendue, elle aurait même ri. Bon d’accord, elle n’aurait pas dû faire sa crise avec ses histoires de bagages. Elle ne s’est pas montrée sous son plus beau jour. Elle va faire des efforts, elle l’aime. Au diable les valises !  On leur a dit qu’elles étaient aux Émirats arabes et qu’ils pourraient les récupérer dans trois jours. Ils font donc quelques emplettes et en fait, ça l’amuse.

Le lendemain, elle découvre des cafards énormes dans la douche, elle veut changer de chambre. Pour Léonard ce sont des insectes inoffensifs qui ont le droit de vivre !

Il propose de se promener en ville et de louer une voiture pour faire un circuit, elle souhaiterait plutôt des excursions en autocar, avec un guide. Il voudrait explorer tout de suite le pays, elle préférerait se reposer et profiter de la piscine de l’hôtel en attendant l’arrivée des bagages.

Léonard affiche une mauvaise humeur grandissante et Alice une bouleversante tristesse, proche de l’angoisse. Elle lui propose que chacun fasse à sa guise et qu’ils se retrouvent le soir pour partager le meilleur.

–  Ton meilleur n’est pas mon meilleur Alice, il vaut mieux nous séparer.

Son coeur reçoit une décharge. Elle ne sait plus comment réagir.

–  Oh Léonard, je pense que tu ne m’aimes pas. Tu ne m’acceptes pas comme je suis.

–  Et toi, est-ce que tu m’acceptes ?

–  L’amour ça pourrait pas être un compromis ?

–  Le véritable amour, Alice, c’est dans le détachement qu’il opère.

–  C’est trop dur, je veux rentrer chez moi !

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Les tulipes blanches

 

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Elle va chez Fernand. Jusqu’à maintenant, elle a toujours réussi à décliner son invitation avec un prétexte bidon : le rhume, la grand-mère machin qui a fait une chute, le chien qui a la varicelle, le plombier, le vitrier et l’électricien qui doivent passer (chacun leur tour), la réunion Tupperware, celle du syndic, du curé et patati et patata… Mais là, d’un seul coup, plus rien ne lui est venu alors elle a dit : « oui oui, je viendrai » et elle s’en est mordu la langue. C’est bête mais c’est comme ça et ça fait bougrement mal !

Elle a toujours appréhendé d’aller chez Fernand. Il est très gentil, c’est juste qu’elle n’aime pas sa coiffure à la Saint Thomas d’Aquin. Chez lui tout doit être en formica, avec une moquette vert caca, des lampadaires à franges et des paysages gnangnan sur les murs. Elle se dit que ce sera un mauvais moment à passer et qu’après elle ira se confesser à cause de toutes ses mauvaises pensées et de ses mensonges. Il lui dira sûrement que c’est lui qui a peint les niaiseries et elle s’exclamera : « Comme c’est joli ! »

Elle ne se presse pas trop. Elle a chaud. Elle a acheté des tulipes rouges et deux éclairs au café. Il sera content et elle culpabilisera moins. C’est sûr, il n’aura pas de vase, elle aurait mieux fait de prendre une Saint-Paulia en pot. Il n’aura pas de petites assiettes à dessert non plus ; des chocolats auraient mieux fait l’affaire. Bon et puis ce ne sera pas de sa faute à elle, après tout.

La voilà en bas d’un escalier vétuste. Pourvu qu’il ne s’écroule pas sur son passage. Elle monte péniblement et sonne à la porte numéro 59. Une pancarte sous la sonnette indique « Attention chat méchant ! ». Le pauvre homme est débile en plus !

Elle l’a rencontré il y a quatre mois, au square. Assise sur un coin de banc, elle se remettait d’une marche un peu trop rapide. Au bout de quelques courtes minutes, elle avait entendu : « Il se pourrait bien qu’il neige aujourd’hui ». Ouais, pas terrible comme approche !  Cependant il faut être sympa avec son prochain, alors elle lui avait répondu  quelques autres banalités. S’il n’avait pas parlé, elle n’aurait même pas remarqué sa présence. Depuis lors, ils se revoyaient parfois sur ce banc pour discuter de la pluie, du vent, du froid, du soleil et du réchauffement climatique. Il s’était mis à  lui apporter un petit quelque chose et un jour de neige, il l’avait même invitée à boire un chocolat au Thermidor.

Pour l’instant son cœur bat la chamade et Fernand ouvre la porte : « Oh comme je suis heureux Amanda, je n’y croyais plus ! Entrez je vous prie. » Et elle non plus n’y croit plus, c’est pas du tout comme prévu. D’abord ça sent bon l’encaustique et le gâteau qu’on vient de sortir du four et mazette, il y a une bien jolie commode. Ça la dépasse. Bon, elle n’a pas tout vu.

Elle lui tend ses présents. Il la remercie et la fait entrer dans un vaste séjour où tout est blanc. Les murs, le plancher, les meubles, les rideaux sont d’un blanc Sainte Vierge. Des tulipes blanches, dans un vase (pardi) semblent lui souhaiter aussi la bienvenue. Ouah, ouah, ouah, on dirait le paradis et c’est peut-être Saint Thomas d’Aquin en personne qui lui a ouvert la porte ! Elle se pince très fort. Tout semble à sa place chez elle.

Il l’invite à s’enfoncer dans un fauteuil d’où elle ne pourra peut-être pas s’extirper. Tant pis. Elle balade son regard partout et tombe sur un tableau signé Picasso. Ses yeux et son cœur n’en reviennent pas ! Elle demande : « C’est vous qui l’avait peint ? » Ça c’est la phrase qu’elle avait préparée en chemin et qui ne colle pas à la réalité. Le temps qu’elle s’en rende compte, il est trop tard. Il est assis en face d’elle, dans le canapé immaculé et lui répond avec bienveillance :

– Oh Amanda, quel humour !

– Mon cher Fernand, tant de beautés m’honorent et m’affaiblissent, puis-je me reposer un instant ? Mon cœur me fait des soucis.

Très inquiet, Fernand l’accompagne dans une chambre où tout respire un luxe discret qui finit de l’achever. Elle s’installe sur un lit diablement confortable et ferme les yeux. Quand elle les rouvre, rien n’a changé sauf que Fernand n’est plus seul à bord de l’imposante demeure. Il a appelé un médecin. Elle a tant de vilénies sur la conscience, c’est un prêtre qu’elle aurait mieux aimé voir !

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Émile

 

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– Finis ta madeleine Émile !

– Mais maman, j’aime pas ça. Tu sais bien depuis l’temps que j‘te l’dis !

– T’as qu’à la tremper dans le lait.

Sa mère lui prépare ce goûter chaque jour. Avant c’était quand il rentrait de l’école, maintenant c’est avant d’aller au travail. Il est gardien de nuit dans une usine de bouchons.

Elle disparaît enfin dans la cuisine, elle a encore oublié la serviette de table, un rituel qu’il bénit. Il peut alors verser le liquide blanc et trop chaud dans le pot de fleurs et planquer le biscuit dans sa poche.

Ça fait cinquante ans qu’il lui offre la Saint-Paulia qu’elle pose dans la vieille soucoupe de feu la grand-mère. La plante trône imperturbablement sur la toile cirée usée par le temps et les coups de lavettes. Sur le plateau, à côté de la petite collation, il trouve immanquablement la gamelle qui avait appartenu à son aïeul. Les sempiternelles lentilles au carré de cochon et à la ferraille attendent une poubelle qu’il trouvera en sortant. Comme chaque soir, à 17 heures tapantes il a déjà éliminé une partie de ce qu’il déteste depuis toujours. Le coucou sort de sa boîte et la mère de la cuisine. Elle le félicite :

– Ha et bien tu vois que tu l’as mangée la madeleine de la tante Gilberte et vite en plus !

En fait il s’agit de la recette de la tante. La pauvre femme s’est éteinte il y a vingt ans. Ils se comprennent.

– Bon, n’oublie pas ton dîner et mon baiser et pédale pas trop vite. Vous les jeunes vous êtes pas prudents.

Sa mère a des tocs et c’est tant mieux ! Il ne faudrait pas qu’elle se mette à changer les choses de place ! Comment pourrait-il se débarrasser vite fait de son odieux breuvage ?

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Ida

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La petite fille a de grands yeux, peut-être pour mieux comprendre le monde ? Elle ne sait pas trop. Ce qu’elle sait, c’est qu’elle s’appelle Ida. En riant, elle se dit que c’est une drôle d’idée, Ida. Pourtant ses parents sont très sérieux, trop surtout.  Ce qu’elle reproche à sa maman, entre autres choses, bien-sûr, c’est qu’elle veut lui faire couper les cheveux. C’est ennuyeux. Oui, elle lui répète chaque jour qu’elle perd toujours ses barrettes, qu’elle va attraper des poux, que sa coiffure est négligée et qu’une bonne coupe lui ferait du bien.

Le secret d’Ida, hormis qu’elle apprécie les cheveux longs, c’est qu’elle aime trop les bonbons. Ida pense que tout est souvent trop. C’est peut-être à cause de ses grands yeux qu’elle voit tout très gros ? Elle a besoin de ses longs cheveux pour que maman lui achète sans cesse des pinces, des chouchous et des élastiques. Sa mère a très bon goût, elle lui trouve toujours des merveilles qui plaisent à ses copines. Alors elle les troque. En échange de quelques centimes, elle distribue les petits trésors. Sou après sou, elle a obtenu une petite cagnotte. Avec cet argent, elle s’est offert, en cachette,  cinq-cents grammes de bonbons. Ils sont si jolis avec leurs couleurs rouges, jaunes, roses et orangées. Quand elle sera grande, elle sera artiste-peintre. Pour l’instant elle est encore petite mais pas trop. Il y a seulement un mois, elle perdait les ornements de ses cheveux, pour de vrai.

Papa et maman lui interdisent de manger des friandises et on ne lui donne pas d’argent. La boulangerie est à côté de l’école. On lui a expliqué que les bonbons contiennent plein de mauvaises choses chimiques qui abîment les dents,  provoquent des allergies et à long terme, un cancer. Elle a écouté sagement. Il faut écouter les adultes. Elle s’est juste demandé comment des choses si bonnes pouvaient faire tous ces dégâts.

Les jours des anniversaires, elle a le droit d’en manger autant qu’elle veut mais il faut partager. Elle a entendu papa dire que ces gavages ponctuels semblaient judicieux. Le soir de ces journées particulières, maman lui fait boire un dégoûtant breuvage. Les grandes personnes sont bizarres même si elles paraissent raisonnables.  Et puis vient le brossage des dents. Maman met le minuteur et reste là à la surveiller : « Trois minutes ma chérie, ce n’est pas long ». Tu parles, c’est une éternité. Elle insiste : « Allez, frotte bien, en haut, en bas, au fond ».

Aujourd’hui Ida est assise sur les marches de la véranda des voisins. Ils sont partis en vacances. Elle a posé son trophée sur ses genoux. Elle savoure ce moment. Elle admire chaque bonbon au travers du gros paquet transparent. Ses grands yeux deviennent immenses. Elle a compris que dans la vie, il faut savoir contempler. C’est déjà une forme de régal ! Ses sens redoublent de ferveur, son ventre frémit et ses narines palpitent. Elle salive en humant le sac des délices. Le silence du jardin devient complice de tout ce bonheur interdit.

Cependant, très proche d’elle et sans faire de bruit, une famille entière se réjouit aussi de l’instant. Elle est prête à agir sans que l’enfant s’en soucie. C’est ce qui ravit chaque membre de cette tribu, cette inconscience du danger ! Chacun va collaborer, à sa façon et avec un machiavélisme non feint, à toutes sortes de mesquineries. Ils conspirent allégrement en attendant le moment de gloire. Tant pis si les petites filles désobéissent, ou plutôt tant mieux. Ils ont tous été reconnus par l’union européenne, ils agissent donc en toute impunité.

Ils sont tous réunis dans le paquet, sur les genoux d’Ida. Il y a les E100, colorants qui donnent de si jolis aspects à la vie. Le 104 est cancérigène, le 120 peut induire ou amplifier l’hyperactivité chez l’enfant, le 129 endommage l’ADN, le 160 provoque des allergies. Sont présents aussi les E200 qui conservent bien les choses, les E300, antioxydants qui empêchent à tous ces sournois de rancir. Le 330 est particulièrement agressif pour l’émail dentaire. Et puis il y a le 428 qui participe à la fête. Il est issu de peaux de porc d’origine douteuse. Il représente la fermeté, une espèce d’autorité. Il permet l’amalgame de tous les E. On le respecte.

Ida a tout mangé, elle ne se sent pas bien, tout à la fois coupable et nauséeuse. Elle a envie de câlins, de vomir aussi. Vite elle rentre à la maison et court dans les bras de maman. En pleurant elle lui explique qu’elle est malade et qu’il faut vite aller chez le coiffeur…

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Le stylo

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Ils vont fêter leur anniversaire de mariage parce qu’elle l’a voulu. Il ne décide jamais rien. Il la suit sans y croire. Il la revoit quarante ans en arrière, douce et gentille, pas vraiment jolie. Il la regarde aujourd’hui et n’ose pas se dire qu’elle a bien changé.

Il faut que chaque chose soit à sa place, ses souvenirs et son stylo aussi. Il le veut posé sur son bureau, à cet endroit précis. Il ne supporte pas qu’elle y touche. Bien sûr c’est ce qu’elle fait chaque jour parce qu’elle a toujours une liste à dresser.

Il aurait voulu qu’elle reste docile, alors c’est lui qui l’est devenu. Il n’aime pas qu’on lui change les idées surtout celles qu’il s’était faites d’elle quand il l’avait rencontrée. Voilà, il est son toutou. Il exécute tout ce qu’elle veut, ses ordres surtout car il s’agit bien d’ordres. Elle s’appelle Irina. Pour distraire son esprit, il se dit que son prénom est séduisant, un rien exotique. C’est rassurant car c’est toujours le même depuis qu’il la connaît.

Peut-être qu’il fait partie d’une des listes d’Irina ? Celles des courses, des choses à ranger, des tâches à abattre. Abattre est un mot qui résonne dans sa tête et qui le fait déraisonner. Il associe les mots en ce moment. C’est devenu sa manie.

Il cherche son stylo, ne le trouve pas. Il ne pourra pas partir dans ces conditions.  Il appelle Irina. Elle lui répond qu’elle est dans la chambre. Elle boucle une valise. Il doit aller vers elle :

-Où est mon stylo ?

-Qu’est ce qu’on en a à faire de ton stylo ? Tu peux pas m’aider ? Va chercher mon pull-over rose. On sait jamais le temps qu’il fera.

-Mais mon crayon ?

-Écoute, j’ai dû le prendre pour écrire ce qu’il fallait emporter.

-Dis, tu vas le retrouver ?

-Bon, t’as un grain ou quoi ? C’est pas l’heure de ton stylo, c’est mon pull, le rose, qu’il me faut.

Il ne sait pas pourquoi le mot « rose » lui occupe le cerveau. La vie serait plus rose sûrement avec son stylo !

Elle le regarde légèrement troublée parce qu’il ne bouge pas. Il n’obéit pas aujourd’hui. Alors elle continue de plier ses vêtements avec soin en se disant qu’elle ira chercher elle-même ses affaires. On ne peut guère compter sur cet incapable. Au fil du temps il lui semble étranger. Ça l’agace qu’il la suive partout, ça l’agace qu’il réponde toujours oui. Elle se demande si c’est une bonne idée de fêter un événement qui, tout compte fait, est une lourde erreur. C’est juste l’occasion rêvée de partir avec leurs amis, les Clément. Ils ont insisté. Ils leur offrent une partie du voyage. Une aubaine. Et lui qui la regarde l’air ailleurs, il la fatigue.  Il s’appelle Norbert. Quel prénom idiot quand on y réfléchit.

– Dis donc tu peux pas te bouger un peu ? Va voir dans la salle de bain si j’ai bien emballé tous les médicaments.

Médicament, elle a dit « médicament ». Ça lui semble d’un seul coup un mot magique, bien plus que le mot stylo. Médicaments-traitement. Elle me maltraite cette vache. Pourquoi a -t-il prononcé « vache ». C’est horrible. Non ce n’est pas lui qui vient de parler tout bas pour qu’elle n’entende rien. Quelqu’un d’autre s’est exprimé et c’est sorti de sa propre bouche. Il lui demande si elle veut prendre son médicament maintenant.

-Oh, je sais pas ce qui te prend Norbert. C’est pas l’heure de prendre mon médicament ni de perdre la boule. Tu te bouges oui !

Elle attaque la pile de pulls rangés dans le placard pour en extirper celui en angora. Celui qui met des poils partout. Elle prend ses gants en peau retournée dans un tiroir. Il se dit que le mouton n’a pas réussi à sauver sa peau. Ça tourne dans sa tête.

-Ha, au fait ça m’est revenu, en ouvrant le tiroir ; j’ai pas pu écrire « gants » parce que ton stylo ne marchait plus, je l’ai jeté à la poubelle et…

Et il ne sait pas pourquoi il lui serre le cou, très fort. Elle devient bleue et tombe lourdement sur le sol. Il met son manteau, il va aller acheter un stylo bleu ou peut-être rose.

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