Le tiroir

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Il m’avait dit : Pendant mon absence, tu peux ouvrir toutes les portes de la maison, tous les placards, toutes les armoires, toutes les boîtes et tous les tiroirs … sauf ceux-ci. Il m’avait alors désigné une jolie commode et il n’en fallut pas plus pour attiser ma curiosité. Je ne l’avais pas questionné car je pensais qu’il me préparait une surprise. Cependant, il avait eu un regard qui m’avait inquiétée ; un regard dur, froid et implacable, qui m’avait définitivement cloué le bec. Il avait aussitôt quitté la maison, sans me dire où il allait, ni pour combien de temps.

Nous étions arrivés le matin-même, dans cette immense demeure de campagne, isolée du monde. J’avais rapidement pu faire la connaissance d’Anne, la cuisinière, qui devait rentrer chez elle. Elle avait terminé son service.

Au lieu de visiter la villa, nous nous étions presque immédiatement installés dans la salle à manger où un repas froid nous attendait. Il paraissait préoccupé, nous avions donc déjeuné en silence. Et puis il était allé cherché son manteau, et m’avait donné ces étranges recommandations.

Nous étions mariés depuis une semaine et revenions d’un séjour à Florence. Lui, si courtois et attentionné lors de notre rencontre, se montrait, de jour en jour, plus énigmatique. Le lieu où nous nous trouvions était paradisiaque et rien n’était trop beau pour moi, ce qui compensait un peu son attitude, que je mettais sur le compte de soucis professionnels.

À présent, je visite la maison de la cave au grenier, poussant toutes les portes pour y découvrir des merveilles. Comme si mes pas m’avaient dirigée vers lui, et sans mon intention, me voici devant le meuble interdit. Et voilà que, poussée par une irrésistible curiosité, ma main en ouvre un casier : Horreur, horreur, horreur ! Vite  je me précipite vers le téléphone pour appeler ma sœur. Elle m’a promis une visite en fin d’après-midi. La ligne est coupée ! Je monte sur la plus haute terrasse mais ne vois rien venir …

Si vous voulez savoir ce que ce tiroir contient, vous seriez peut-être déçus, aussi ne vous dirai-je rien. Il ne vous reste plus qu’à imaginer une fin heureuse pour bien vous endormir.

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le billet gagnant

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Willy avait gravé le numéro dans sa mémoire. Il a vidé les poches de son pardessus pour retrouver le billet. Il a découvert un trou dans une poche, mais rien dans la doublure. Il a aussi vidé tous les tiroirs, toutes les armoires et tous les autres meubles de son appartement. Il est retourné sur ses pas, en scrutant le sol jusqu’au bar-tabac. Il est revenu à son domicile, avec le même acharnement.

Un de ses voisins, qu’il ne connaissait pas, Max, regardait les résultats du tirage à la télé : encore perdu ! Du morceau de papier, il a fait une boulette qui est allée rejoindre ses semblables derrière le téléviseur. Sur la table basse de ce qui aurait pu être un salon, il accumulait des canettes vides et divers emballages gras de ses précédents repas. Il était avachi sur le canapé, ivre de contrariétés diverses. Il finit par s’effondrer dans un horrible cauchemar.

Willy ne pouvait pas dormir. Il recommença à tout vider chez lui, et à arpenter le trottoir en long, en large, en travers, et en aller-retour jusqu’au bar fermé. La lumière de sa lampe de poche balayait rageusement le macadam. Fouillant de nouveau les placards, il trouva des somnifères oubliés par sa femme. Elle l’avait quitté en claquant la porte, il ne se souvenait plus trop depuis quand, ni pourquoi. Il avala deux comprimés avec un fond de whisky : pas de mauvais rêves, juste un sommeil de plomb.

Max s’est réveillé la bouche pâteuse. Il s’est douché sans eau chaude et en grommelant des injures. Il est allé au frigo pour prendre son petit déjeuner mais il n’y avait plus de bière. La journée s’annonçait mal ! Il a enfilé son pardessus pour descendre au bar. Un nouveau désagrément : il ne retrouvait plus le trou de la poche droite où il aimait plonger son index. Dans la poche gauche, il trouva un billet de loterie dont le numéro lui évoquait un souvenir important, et ceci malgré le brouillard de ses pensées. La journée ne serait pas triste et ennuyeuse tout compte-fait. Il allait payer ses dettes et on ne lui prendrait pas son bien le plus précieux : sa jolie Phillips.

Willy était au bar. Il n’avait pas pris la peine d’enlever son pardessus malgré la chaleur du lieu. il buvait cafés sur cafés en tremblant. Max s’est glissé à côté de lui pour réclamer une bière et son gain. Les deux hommes se sont très vite affrontés du regard.

Ils se sont ensuite battus sur le trottoir jusqu’à pas d’heure et jusqu’à ce que mort s’en suive. La police est arrivée trop tard. La tête de Max a heurté un bloc de pierre qui lui a ouvert le crâne. Willy s’est pris un mauvais coup de couteau. La vie est parfois une vilaine loterie.

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Le parfum

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Il émanait de ses paroles un doux parfum … ceci n’est pas un conte, c’est une histoire vraie et je vais vous la faire respirer.

À chacune de nos rencontres, il me demandait de nommer une fleur et de fermer les yeux, et alors il me racontait des belles choses. Les mots parfumaient l’atmosphère et enchantaient mes sens. Je sentais tout : la délicatesse des verbes, la caresse des adjectifs et la justesse des noms. Je voyais clairement dans la nuit de mon regard. Les phrases délivraient une odeur subtile et prenaient corps. Il leur poussait des ailes ; il leur venait une âme. Je dévorais, à pleins poumons, la quintessence de chaque arôme.

C’est simple de fabriquer des parfums quand on détient le pouvoir de transformer la vie avec des mots.

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La fête

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À 11h10, ça dansait sur la place, ça flirtait dans les coins ombragés et ça sentait la sueur joyeuse sous un soleil de plomb. On avait mis le bel habit, celui qu’on portait aux mariages, aux baptêmes et aussi aux enterrements puisqu’on en n’avait qu’un seul. On le prêtait, à l’occasion, à celui qui n’avait rien et qui habitait à côté, et qui, ma foi, était bien aimable.  C’était ça la charité, le curé le disait à la messe. Il en balançait de ces vérités le curé !

Certaines fichaient la trouille mais les gamins du village s’en fichaient bien. Les garçons du catéchisme zieutaient les filles qui ricanaient joliment dans leurs carcans amidonnés. Les plus audacieux, c’étaient ceux qui servaient la messe … ou plutôt le curé. Ça les faisait bien rigoler de remplacer le sang du Christ par une vinasse au vinaigre. Ils savaient comment ouvrir l’habitacle où nichait le graal. Le vendredi soir, à confesse, ils se gardaient bien de le dire. Le curé leur promettait toujours de leur botter les fesses, hors du lieu sacré, bien entendu.

À 11h30, ça dansait toujours sous les rayons du zénith qui commençaient à tomber à la verticale sur les casquettes, les crânes chauves et les frisures. Les bouclettes, on les avait faites chez Ginette, la coiffeuse de ces dames. Elle était contente, Ginette, d’avoir faites belles ces noiraudes, et d’avoir gagné quelques sous.

À 12h05, la musique valsait toujours sous les doigts de l’accordéoniste. Il portait sa belle tunique rouge. Il était cramoisi bien plus que ses atours. À se demander s’il n’allait pas fuir en syncope.

À 12h30, il faisait soif. Les tonneaux du vigneron arrivaient. Pas peu fier, le grand homme de marcher à côté du maire qui portait redingote. C’était un brave homme, quoique soporifique. Ça n’espérait pas de discours sur la place ; ça continuait de voltiger dans la chaleur; ça se sentait bien.

Elle ne dansait pas ; elle regardait. Elle ouvrait toujours ses volets quand c’était la fête ; elle laissait alors entrer les rires, la musique, les odeurs … pour que ça sente aussi tout ça chez elle.

Elle les vit arriver. Ils venaient de la ruelle, sans un bruit, avec des mitraillettes. Elle vit fondre l’horreur sur la joie, et ne put dire un mot.

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La cellule

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Elle avait demandé du papier pour écrire à ses enfants :

Mes tout-petits, mes chéris, je ne sais pas par où commencer. Vous allez me trouver bien vilaine de vous avoir laissés sans nouvelles depuis si longtemps mais les événements ont fait que je n’ai pas pu le réaliser auparavant. Oh, je n’ose pas vous dire que bientôt votre maman ne sera plus. Sachez que je vous aimerai durant l’éternité. On m’a enlevé ma jolie robe, la rose, que vous aimiez tant, et on me fait porter une chasuble informe qui me gratte et m’égratigne tant le tissu est rêche et dur. J’avais la peau si blanche, aujourd’hui elle est bien rouge et saigne par endroits. Mes cheveux sont ternes, emmêlés et ma tête est remplie de poux. Le corps entier me démange, peut-être la galle ? L’eau est si glacée que j’ai d’horribles gerçures. J’ai demandé qu’on enlève le miroir, je me fais si peur. Mais je ne sais pas pourquoi je vous écris toutes ces horreurs, je voudrais tant que vous gardiez de moi un doux souvenir, celui d’une maman belle et insouciante.

Je voulais que vous sachiez que je n’ai rien fait de mal ; j’étais si jeune quand je suis arrivée en France et déjà mariée par procuration à votre papa ; je parlais tout juste la langue et ne comprenais rien à la politique. Je n’y comprends toujours pas grand-chose. Un prêtre est venu me voir, un personnage grossier qui sentait mauvais. Il voulait que je confesse mes pêchés, mais quels pêchés mes enfants ? Il m’est arrivé de mentir, de me moquer des autres ou d’être gourmande mais je dois me creuser la tête pour trouver d’autres vilénies. Oh mes petits, on va me la couper. Non, non ne lisez pas ceci, c’est trop dur pour vous ! Je m’égare. Oui, ce curé-là n’avait pas les manières de mon ami, le cardinal, qui savait dire les prières. Celui-ci ne les connaissait pas tout entières et les abrégeait d’etcétéras. Il paraît que des gens mouraient de faim à notre porte alors que je m’empiffrais de bonnes choses. Si j’avais su qu’ils voulaient du pain, je leur aurais fait porter des brioches ! Je me sens trop jeune pour mourir et déjà vieille, d’être devenue si  laide.

On m’avait acclamée quand j’ai franchi le sol de France, moi, l’Autrichienne, et aujourd’hui on m’appelle Déficit et on me crache à la figure. Qu’ai-je fait pour mériter ce sort ? On m’ a appris à me tenir droite, à danser, à chanter et à broder. On ne m’a pas enseigné que les hommes peuvent être cruels. Oui, j’ai bien perçu des mesquineries à la cour, et, pour nous en échapper, j’ai fait construire notre ferme et aménager notre campagne aux abords du château. J’aimais vous voir courir dans le pré entre le moulin et nos appartements. Vous souvenez-vous de notre Lucette qui vous donnait du bon lait ? C’est toi, ma Sophie, qui l’avait baptisée ainsi. Qu’en ont-ils fait, ces bouchers, de notre Lucette ? Je ne mangeais pas de viande et je vous avais forgés à cette discipline. C’était sujet de querelles avec votre papa, le roi de France qui lui aussi avait bien des défauts, comme cette manie de jouer avec les serrures et les pendules ! Mais enfin on ne décapite pas les gens parce qu’ils aiment les animaux, les clés ou les horloges ! Lucette, oui, qu’est-elle devenue cette belle charolaise, et votre papa dont je n’ai plus de nouvelles, est-il déjà aux cieux ?

Votre maman commence vraiment à perdre la tête. Je ne sais plus depuis combien de temps on m’a enfermée ici. Il paraît que j’ai encore des privilèges, comme celui d’avoir une planche de bois pour dormir. Comme si je pouvais dormir ! Les rats ont dévoré la paille. Je les chasse à coups de sabot. Où sont mes jolis souliers aux nœuds brodés de fils d’or ? Où sont mes tableaux de maîtres ? Il y a juste un affreux crucifix où il me semble être clouée tant je souffre. Je n’entends que des hurlements et des bruits de chaînes. Oh, si mon ami Mozart me voyait ici, et en cet état, il me composerait déjà une oraison funèbre, fidèle à sa folie. Mes enfants, je dois vous laisser, ma chandelle va bientôt s’éteindre. Me donnera t’-on encore du feu ?

Je vous aime, je vous embrasse à tout jamais tant que je puis encore poser mes lèvres sur le papier. Pardonnez à votre maman tous ces épanchements. Puissiez-vous ne jamais lire cette lettre, mes pauvres petits amours …

À cet instant une clé tourne dans la serrure, la porte s’ouvre. « Sœur Marie-Antoinette ?  Ma sœur, m’entendez-vous ? C’est l’heure de votre traitement ! »

 

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Le lustre

Esther allait finir sa barbe à papa tandis que sa cousine disparaissait sous la chantilly de sa gaufre.
– Che penche que che luchtre va tomber.
– Ne parle pas la bouche pleine, Clémence, c’est impoli.
– Pour toi ché fachile, cha fond dans la bouche.

On les avait laissées pénétrer dans ce lieu à condition de terminer expressément leurs gourmandises avant de franchir la porte principale de la grande salle. Esther avait l’impression que le nuage sucré n’en finissait pas de repousser sur le bâton. Clémence, perdue dans la crème, ne parvenait pas à se régaler. Le magnifique lustre accroché dans la majestueuse entrée du musée lui fichait la trouille. Elle n’osait plus en parler, même la bouche pleine, de peur de provoquer sa chute. Elle le surveillait d’un œil qui peinait à émerger de l’imposante pâtisserie.
– Ton père ne devrait pas tarder à arriver. On va se faire gronder s’il nous trouve ici à nous goinfrer, dit Esther, plus inquiétée par les phénomènes qui se déroulaient que par les éventuelles réprimandes de son oncle.
– Chais pas, tu me barbes avec mon père et ta fachon de parler. Occupe-toi de ta barbe, et, dis-donc, on a l’impréchion qu’elle commenche à te barber auchi ! s’esclaffa Clémence.

Elle rit de ses vilains jeux de mots, éclaboussant de crème blanche, Esther et le marbre étincelant du sol où toutes deux commençaient à s’engluer. En l’espace de ces quelques secondes elle oublia la menace du lustre. Les petites gourmandes ne comprenaient en rien ce scénario qui leur semblait virer au cauchemar. D’habitude les bonbons c’est trop bon. Ça disparaît vite. On en désire toujours plus. Ce n’est pas quelque chose qui revient ou qui repousse sans qu’on en ait envie.

Le père de Clémence leur avait dit d’entrer les premières. Il allait vite les rejoindre. Il les avait laissées au coin de la rue. L’accès du musée était gratuit pour les enfants, elles avaient donc pu s’offrir leurs délices avec l’argent qu’il leur avait remis.

Mais il n’arrivait pas ; gaufre et barbe à papa ne voulaient pas se finir, petites semelles commençaient à se coller au sol et lustre menaçait toujours de tomber, aux yeux de Clémence. Pour Esther, le plus étrange aussi, c’est que le musée paraissait vide. Plus personne à l’entrée pour accueillir d’éventuels visiteurs, qui, à bien y regarder, n’existaient pas. En arrivant elles étaient profondément absorbées par leur dégustation, oublieuses des consignes et interdictions données par leur parent et peu intéressées par les beautés de l’endroit.

Esther réalisait maintenant, et tout à la fois, l’ampleur de leur désobéissance, la belle qualité du marbre froid, l’étincellement du lustre mais aussi l’absence totale de tout autre ornement. Quant aux sensations physiques, inutile de dire qu’elles ajoutaient à ses effroyables constats une touche de terreur. Mais surtout pas un seul mot à Clémence qu’un rien perturbait et puis c’était elle la plus grande ! Il lui arrivait soudain une auréole de sagesse bien lourde à porter. Ses pieds étaient scellés au sol et sa cousine était toute blanche. Elle n’avait jamais remarqué à quel point elle était jolie. En cet instant toutes les émotions se confondaient et son cœur durcissait : plus de peurs ni de désirs, le néant l’absorba.

Aujourd’hui, on peut admirer leurs gracieuses statues se régalant de gaufre et de barbe à papa au musée des arts gourmands sous un lustre bien accroché, mais la visite est payante pour tous.

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