L’étang

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Extraordinaire ou pas, voici l’histoire d’Olivier Mangepain né en 1869. Ses parents avaient été juste assez riches pour lui offrir d’humbles études de lettres. Leur décès, à l’automne 1889 avait mis fin à ce luxe estudiantin dont il jouissait, moyennant de menus travaux dans une imprimerie. Son esprit romanesque voulait qu’il devienne écrivain et dans ce milieu où il exerçait de modestes et gentils talents auprès de l’imprimeur, on eut pitié de lui.

Il fut alors recueilli par la baronne de Montrésor. C’était une femme âgée, veuve acariâtre et mécène au cœur de pierre qui aimait les jeunes gens. Il ne se sentait pas à l’aise dans cette maison où l’œil puissant et inquisiteur de la baronne le suivait partout. Il s’enfermait dans sa chambre mansardée sous le toit de l’imposante demeure. La petite bonne Victoire s’annonçait à sa porte dans un langage codé pour lui apporter ses repas car la veuve avait tenté, à maintes reprises, de faire irruption dans son intimité. Pour s’isoler et se protéger, il prétextait la migraine ou le jaillissement magique de l’écriture dont il ne fallait pas taire le flot.

Le pauvre garçon se sentait prisonnier dans cette cage dorée. Il craignait la colère et l’impatience de sa tortionnaire. Il avait voulu fuir mais sans un sou, cela lui avait semblé aussi dangereux que les foudres de cette dernière. Au moins avait-il le couvert, une chambre aux draps frais, des vêtements propres et des sels délicieusement parfumés. Pour aller au bain, d’ailleurs, ce n’était pas chose aisée ; il fallait attendre le signal de Victoire qui signifiait que la baronne avait été emportée par ses vapeurs d’opium dans un sommeil de plomb.

Olivier, dans ce luxe carcéral, enfermé dans sa chambre et en lui-même, rêvait de liberté. Il regardait souvent à la fenêtre le spectacle d’une campagne flanquée d’un bois ardent. Certains jours il apercevait Victoire et Lune, la lingère. Elles devenaient deux taches de lumière qui se mouvaient dans l’herbe. Leur maîtresse avait dû leur donner ces robes usagées qu’elles revêtaient les jours de congé. Les dames blanches couraient parfois vers le bois. Il les imaginait alors jouant avec les branches et se baignant dans l’étang.

Il rêvait aussi à l’amour, un amour pur et romantique ! Victoire était très jolie mais Lune l’intriguait. Il ne l’avait jamais vue de près comme il n’avait jamais vu l’astre non plus. Son prénom lui semblait un excellent présage.

Dans son cahier, il déversait des poèmes longs et ténébreux ou tendres et lumineux. Il était souvent distrait par ses pensées. Je suis dans la lune se disait-il et ça le faisait sourire… ou pleurer.

Victoire devint sa triste confidente. Victoire qui voulait le rendre heureux, qui le rassurait en lui contant que Lune viendrait dès son retour d’Angleterre où la baronne l’avait envoyée. Un pieux mensonge. En fait la lingère s’était amourachée du palefrenier. Victoire aimait Olivier depuis le jour de son arrivée. La petite bonne tomba gravement malade… Le chagrin et la phtisie conjugués.

Elle ne venait plus gratter à sa porte, elle ne venait plus écouter ses poèmes. Elle se mourait. Lune l’avait remplacée pour le servir, une lune qui lui parût bien fade, une Lune qui lui révéla l’amour de la vibrante Victoire.

Quand elle était partie, il s’était enfoncé dans le bois sombre en implorant les cieux de lui accorder la vie éternelle auprès de la petite bonne. Il s’en était allé noyer son infortune et son chagrin dans les profondeurs de l’étang.

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Le portrait

 

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Ses cheveux étaient d’un brun foncé, ses yeux noirs comme l’ébène et ses longs cils de la même couleur.

Au fur et à mesure du temps la palette du peintre se parait de ténèbres, de lueurs blanches ou de feux astraux. Il ne se lassait pas de poser sur son visage de porcelaine les pures nuances de ses joues. Elles se fondaient entre elles comme les roses du crépuscule avec le soleil couchant.

Parfois, fatiguée de poser, elle fermait les yeux. Il y avait alors dans ses paupières quand elles étaient baissées, une puissance d’attraction inévitable qui rendait l’artiste amoureux. Un jour vint où il profita de cet instant pour poser un doux baiser sur ses lèvres, et puis il s’enfuit doucement. L’œuvre était achevée.

Le tableau était destiné au futur époux que sa mère lui avait choisi. Si le peintre avait osé lui parler, avant de l’embrasser, elle aurait pu lui dire qu’elle voulait s’échapper, mais il était venu, comme il était parti, sans un bruit.

Aujourd’hui, assise devant la toile témoin de sa jeunesse envolée et de ces instants partagés, elle compose à loisirs ce qu’aurait pu être sa vie. Elle le fait sans regrets, en rêvassant car elle n’a rien perdu du romantisme qui lui a permis de tout accepter. Elle a gardé ses yeux et ses couleurs d’antan, ainsi que ce portrait qu’elle pose sur son cœur pour danser avec lui. Les années passées l’ont rendue amoureuse à son tour, de ce prince à rebours, qui a immortalisé dans ce tableau, l’amour muet qu’il lui portait.

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